Contre les sceptiques

Daniel Kehlmann, fugure de proue de la littérature allemande, signe les Friedland, un puissant roman qui brosse une généalogie d'imposteurs et de sceptiques.
Par Oriane Jeancourt Galignani

kehlmanDoit-on le rappeler ? La famille est une affaire close. Les Atrides, Hamlet, Les Rougon- Macquart, Freud ont réglé le sujet. Nid déchirable, douloureux, dispensable ou recomposable, la famille se présente en champ de bataille déserté. Aujourd'hui, l'individu fait face seul à la société, parfois accompagné d'un compagnon, de quelques rejetons, tous de passage, au bonheur ou malheur de l'instant, circulant dans la grande marée humaine, « la société liquide » définie par le philosophe Zygmunt Bauman. En littérature, on laisse les affaires familiales aux écrivains généalogiques pondant des romans sur le grand-père collabo ou résistant, le père comédien ou ouvrier, la mère aristo ou intellectuelle, selon le baromètre nostalgique et politique du lectorat. Les autres, les écrivains cherchant à faire de la littérature, rient encore de la dernière fois qu'on leur a suggéré d'écrire un roman familial. Et on commencerait par quoi ? Ils avaient répondu. Une photo retrouvée dans une malle, la vente d'une maison de campagne, un journal intime cadenassé peut-être ? Vous pourriez commencer par une scène d'hypnose, comme Kehlmann, aurais-je envie de leur répondre en terminant Les Friedland. Le rire tomberait. Une hypnose ? Oui, un homme parlant sur scène, conscience ouverte, devant ses fils, quelques heures avant de les abandonner. Une simple scène de spectacle qui vient en une dizaine de pages précises, violentes, réanimer le roman familial. Daniel Kehlmann, devenu le chef de file de la nouvelle littérature germanique depuis le succès de Moi et Kaminski (2004), nous donne dans ce livre sa propre version de la famille, de la transmission aujourd'hui. Arthur Friedland, écrivain poussif, emmène ses trois fils de dix et treize ans à un spectacle d'hypnose. Il est invité à monter sur scène. Là, sous hypnose, il commence à répondre aux questions de l'hypnotiseur : « – Que voulez-vous ? – Partir. – D'ici ? – De partout. – Quitter votre foyer ? – Le foyer, c'est la mort. » Il se réveille, ramène ses enfants chez lui et part sans laisser de traces. Kehlmann nous invite à pénétrer une famille où la transmission est d'emblée rejetée par son fondateur. Arthur Friedland connaîtra le succès en tant qu'écrivain dans les années suivantes, mais attendra près d'une vingtaine d'années pour renouer avec ses trois fils : Iwan, Eric, Martin, le premier devenu peintre-faussaire, le deuxième, conseiller financier véreux, le dernier, prêtre sans foi. Vingt ans plus tard, ces trois imposteurs vont devoir en quelques jours régler leurs comptes avec ce père étrange, dont les écrits comme les paroles témoignent d'un scepticisme radical et appliqué : une vision refusant toute possibilité de connaissance et d'union. C'est Kehlmann qui nous hypnotise par cette première scène, en faisant entendre la voix d'un homme qui, à la question « et vos enfants, vous les aimez ? » répond « il le faut bien ». De cette phrase va découler tout le roman, c'est-à-dire le destin de ces trois fils irrémédiablement corrompus qui vont essayer d'échapper à l'ombre du père qui les a abandonnés. Il n'y aura pas de réconciliation, de recomposition de la famille éclatée : d'un père indigne, Kehlmann fait un roman familial indigne.

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