Colm Toibin

Par Oriane Jeancourt Galignani

" J'écris sur les individus qui ont rompu avec leur Communauté"



Dans Brooklyn, son dernier roman, Colm Toibin, écrivain et critique littéraire au TLS et à la New York Review of Books, fait le portrait d'une irlandaise immigrée aux Etats-Unis dans les années 50. Une fable bouleversante sur l'éxil et la déchirure.





Colm Toibin est l'«interloper», l'intrus. Il n'appartient à rien ni personne. C'est là son drame, c'est là sa chance d'écrivain. Depuis une dizaine de livres, il explore les interstices des vies des autres, les espaces interlopes que ses contemporains dissimulent. Car le roman n'est que cela : voir et laisser voir les métamorphoses d'un être, les velléités d'une conscience, les décrépitudes d'une volonté.

Colm Toibin est né à Enniscorthy, banlieue de Dublin qu'on imagine aujourd'hui peuplée de vieilles dames accablées de mémoire. Dans son enfance, il vit parmi les silhouettes endeuillées d'une nation qui sort péniblement de l'oppression et de la violence. Au début des années 60, Toibin découvre le roman grâce à Hemingway et Conrad, il ne les quittera plus. Pourtant, en Irlande, on se méfie de la littérature comme reflet du réel. «Nous sommes garants d'une tradition dans laquelle la fiction a renoncé à entrer en compétition avec le monde», écrit Toibin, en préface d'une anthologie de textes d'auteurs irlandais. Il devient donc, comme tant d'autres avant lui, l'exilé de Dublin, hanté par cette étrange tristesse d'un départ nécessaire. Il part à Londres, puis à New York, suivant les traces clandestines de ses prédécesseurs, Oscar Wilde ou James Baldwin.

Habité par la certitude du vide de toute existence exilée, Colm Toibin fait dériver ses personnages comme des bateaux en papier sur une eau plane, les balançant d'un côté, puis de l'autre, au rythme d'une prose ramassée, tendue vers l'événement à venir. Dans son dernier roman, Brooklyn, Eilis devient le jouet de ses manoeuvres. Cette pauvre jeune fille d'Enniscorthy, née par malheur dans les années 50 en Irlande, n'a aucune volonté. Elle est la proie idéale pour le jeu romanesque de Toibin : jeter un innocent dans le torrent de la vie. Elle sera donc envoyée en Amérique pour y subir le sort de l'immigrée, avant de devenir à jamais apatride. Bien sûr, son prénom Eilis renvoie à Ellis Island. Si l'île des immigrés au large de New York n'est jamais évoquée, on devine son ombre sur tout le roman. Eilis emprunte autant au Meursault de Camus qu'au personnage de L'Amérique de Kafka, sa conscience blanche et creuse vient se heurter de plein fouet à l'effervescence de la modernité. Elle oublie d'aimer, elle se passe de vivre. Pour la première fois, Toibin fait entendre la voix d'un individu dénué de désir : Eilis ne veut simplement ni souffrir, ni faire souffrir. Elle est à mille lieux du dernier narrateur de Toibin, Henry James, dans Le Maître, extraordinaire roman dans lequel l'auteur de Portrait d'une femme se révèle, au bout de ses forces morales et créatrices, pourtant prêt à se risquer à une dernière partie, celle de la création.

Dans leur solitude, Eilis et le Henry James du Maître affrontent chacun la «question bouleversante» évoquée par T. S. Eliot dans le poème fétiche de Toibin, «La Chanson d'amour de J. Alfred Prufrock», qui commence par ces vers : «Allons-nous en donc, toi et moi/Lorsque le soir est étendu contre le ciel/Comme un patient anesthésié sur une table».

Cette question n'est jamais évoquée par Eliot, mais on devine qu'elle est tournée vers un ciel vide. Toibin lui emprunte son art de l'ellipse : l'absence de Dieu ne se remarque que dans les silences de ses romans. T. S. Eliot percevait la fuite amoureuse comme une échappatoire à cette mystérieuse solitude qui poursuit l'individu à la tombée de la nuit. Toibin, lui aussi, croit au refuge de l'amour. Dans ses nouvelles récentes, il sera incarné dans le corps à corps masculin, par certains dissimulé, par d'autres assumé. L'écrivain irlandais y consacre une collection d'articles en 2001 sous le simple titre Love in a dark time. Les temps obscurs du désir sont aussi ceux de la création, nous dit Toibin : Oscar Wilde, le scandaleux qui fit de sa vie une oeuvre, James Baldwin, le plus libre de tous, osant la littérature contre l'intolérance, ou Thomas Mann, le plus respectable des génies allemands, refoulant ses désirs pour les jeunes garçons jusqu'à ce qu'ils implosent dans Mort à Venise... Tous se côtoient dans le salon des exilés qu'est Love in a dark time. Toibin se passionne pour les élans amoureux de ses mentors, comme s'il n'osait avouer que chez lui aussi, chaque jour, couvait une guerre entre désir et création. Or, le désir, que ce soit dans Le Maître ou Brooklyn, n'apaise jamais tout à fait l'individu en quête de filiation. L'amour ne suffit pas, Eilis demeurera à jamais apatride, même dans son pays «d'adoption». Il est des abandons qu'aucune jouissance ne vient combler. Le dernier recueil de nouvelles de Toibin s'intitule The empty family, la famille vide, celle dont Toibin se fait l'héritier.

«J'ai une fascination infinie pour la tristesse», confie-t-il dans Love in a dark time. Lui, le romancier adoubé par la critique internationale, écrivant dans les plus prestigieuses revues anglo-saxonnes, The Times Literary Supplement et The New York Review of Books, demeure, au plus près de ses personnages, condamné à l'exil intérieur. «En te blessant, la folle Irlande t'a fait poète», écrivait Auden sur Yeats. Colm Toibin s'inscrit dans une lignée de prodigieux orphelins, portant la blessure irlandaise en signe de son ascendance.


Critique

Brooklyn ou le roman d'une déchirure. La jeune Eilis n'a pas d'avenir dans le Dublin des années 50. Elle est envoyée à Brooklyn pour devenir vendeuse dans un grand magasin. Le rêve américain tient ses promesses, elle gagne de l'argent et rencontre un homme. Dans le pays de l'argent facile et de la liberté pour tous, Eilis hésite à embrasser l'american way of life. Doit-on tous à tout prix appartenir à l'idéal cosmopolite de notre modernité ? Quels renoncements nous dicte la morale contemporaine ? Fable pour tous les déracinés du monde, Brooklyn est avant tout un roman virtuose, le «Portrait d'une femme» version XXe siècle, dans lequel Colm Toibin dévoile son grand art.





Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.

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