Claudio Magris

Ecrivain de la Mitteleuropa
Par Vincent Jaury

Mi-roman, mi-pièce de théatre, le nouveau livre de Claudio Magris revisite le mythe d'Orphée et d'Eurydice dans une version contemporaine. Au fil d'un monologue, Eurydice explique pourquoi, dans un ultime sacrifice, elle décide de rester en enfer. L'écrivain italien aborde dans cette oeuvre deux de ses thèmes de prédilection: les femmes et la mort. Des sujets qu'il a approfondis pour "Transfuge" dans un entretien épistolaire.



Claudio Magris était favori chez beaucoup de bookmakers  pour remporter le prix Nobel de littérature. Le Nobel, on le sait, récompense des oeuvres engagées. Magris n'est pas un écrivain du soi, son regard, humaniste (il cite Erasme), s'est toujours tourné vers le monde. Il aime beaucoup Goethe pour sa Weltliteratur. Il rappelle d'ailleurs un épisode de la vie du poète dans son très beau livre Utopie et désenchantement (Gallimard):  à 82 ans, le jour de son anniversaire, le 28 août 1831, Goethe décide de faire une excursion à Ilmenau, dans la forêt de Thuringe pour accéder à une cabane en bois qu'il connaît bien. Au lieu de s'épancher sur lui-même, lors de cette balade, le poète commente les différentes techniques du travail minier. Goethe pensait qu'il y avait plus de génie dans le monde qu'en lui-même.

Le monde de Claudio Magris, c'était d'abord celui de la Mitteleuropa. Jeune, il fit une thèse qu'il transforma en un merveilleux essai, Le Mythe et l'Empire (Gallimard), sur le rapport des grands écrivains comme Joseph Roth, Robert Musil, Karl Kraus, Stefan Zweig... au mythe Hasbourgeois. Il analyse chez ces auteurs un amour pour l'ordre mythique de l'Empire austro-hongrois avant sa chute de 1918, une nostalgie de l'harmonie, d'un immobilisme, d'un monde supra national où toutes les minorités auraient vécu dans une entente plus ou moins cordiale.

Son monde, c'est aussi celui d'aujourd'hui, car devenu romancier, Claudio Margris n'en reste pas moins préoccupé de politique. Il mène une réflexion mesurée sur l'actualité, se battant autant contre le nihilisme ambiant que contre le progressisme béat. Il développe aussi l'idée de frontière : celle, politique, entre les Etats, en littérature, ou, dans son dernier livre, entre la vie et la mort. Trieste, la ville où il vit, n'est pas pour rien dans cet intérêt pour la frontière : anciennement ville austro hongroise jusqu' à l'effondrement de l'Empire, puis italienne, elle est composée d'une multitude de nationalités, à la frontière de la Slovénie. Un espace qui fait le pont entre la culture d'Europe de l'Ouest et celle de l'Est.

Son monde est enfin celui de la mythologie grecque, comme on peut le lire dans son dernier roman, Vous comprendrez donc. Il y fait une relecture contemporaine du mythe d'Orphée et d'Eurydice et de la fameuse descente aux enfers. On y croise au moins deux thèmes centraux de l'oeuvre de Magris : le rôle de la femme et la mort. La femme depuis quelques livres, représente la puissance, l'homme, la fragilité. Il critique d'ailleurs dans un de ses textes la maxime de La Rochefoucauld selon laquelle l'enfer des femmes est la vieillesse. Il pense et écrit le contraire, les hommes vivent plus mal le temps qui passe. Quant à  la mort, elle est peut-être l'obsession de Magris, très présente dans tous ses textes. En des réponses très profondes, il nous explique l'évolution de sa conception de la mort, à  travers, bien sûr, la littérature.

L'oeuvre de Magris semble inclassable, il mène son chemin intellectuel en marge. Il cite un texte talmudique dans une préface au Baladin du monde yiddish de Moni Ovadia (Editions du Rocher), qui pourrait être un texte fondateur de son travail et de son identité. C'est l'histoire d'un rabbin (appelé Moni par Magris lui-même) qui dit un jour à son auditoire : 

« Lorsque je serai dans l'autre monde, en présence du Seigneur, il ne me demandera pas en me le reprochant pourquoi je n'ai pas été Abraham ou Moïse, mais Il  me demandera avec sévérité, pourquoi je n'ai pas été Moni. » Magris fait du Magris, il sera bien accueilli par Dieu !

C'est en tout cas un monde déroutant qu'il nous donne à lire, entre la Mitteleuropa,  Thomas Mann, Goethe, les anciens, mais aussi beaucoup de textes chrétiens ou juifs. Une Weltliteratur comme il n'en existe peu. Au fil d'un échange de mails, il nous a accordé ce grand entretien.





Le Grand Entretien n'est pas disponible en ligne.

 

     


 


 


 


 




 

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