Charles Dantzig

Charles Dantzig, avec Histoire de l'amour et de la haine, démontre que l'art romanesque est aussi un art de l'engagement. De la boue de l'homophobie et des manifs contre le mariage pour tous, il a fait de l'or littéraire. Rencontre avec un résistant de l'
Par Oriane Jeancourt Galignani

Souvenons-nous, au printemps 2013, Paris est assiégé par des foules aux joues bleublanc- rouge, poussant des poussettes doubles ou triples (le sel de la terre !), qui dressent poings et serretête contre un projet de loi qui ne les concerne pas. Ces têtes blondes ignorent qu'au-dessus d'elles un écrivain les observe, circonspect, écoeuré, à pied d'oeuvre. De son balcon, Charles Dantzig prend des notes sur ces longues familles venues parfois de loin pour s'emparer de l'Assemblée, sur ces députés à peine tombés de leurs bancs qui se mettent au premier rang des caméras, sur ces demi-intellectuels à tête de « mulot mouillé » qui interviennent à la télévision, sur ces hommes en Barbour et ces micros tendus à la nouvelle Réaction. Ce surgissement politique, l'écrivain tourne autour, composant et recomposant son livre, jusqu'à cette Histoire de l'amour et de la haine, roman qui en contient cent, se réinventant à chaque chapitre en encyclopédie, théâtre, histoire d'amour, listes, naviguant entre les formes avec une maestria postmoderne. Le « nous » entre dans le roman, fait apparaître une fraternité heureuse, résistante, une amitié d'assiégés. Pour dire cet étrange champ de bataille qu'est devenu Paris pendant plusieurs mois, Dantzig crée différents personnages. Il y a le député Furnese, satire de l'homophobe et de l'homme politique parvenu ; Ferdinand, son fils, délicat jeune homme qui nourrit son désir des autres hommes de longues rêveries ; Aron et Armand, le couple d'amants à la routine heureuse ; Anne, la solitaire beauté ; Pierre Hesse, l'écrivain désillusionné, le triste Priam de cette ville secouée par les slogans haineux. En fond des pérégrinations de ces personnages, Histoire de l'amour et de la haine refait défiler tout ce que notre beau pays compte de visages de l'ultraconservatisme et de l'homophobie. S'il part d'une réalité grave, Dantzig ne perd pas l'énergie stendhalienne qui l'habite, il compose un romanmanuel, à vingt-trois chapitres ou entrées, un roman bondissant, teinté d'un romantisme pudique, d'une nouvelle sincérité effrontée à la Cocteau. « La cause suprême de la haine, c'est l'amour », y écrit-il. Sans doute est-ce pour cette raison qu'il entremêle mots de colère et aveux d'amour, scènes sexuelles endiablées, tout se fond dans le livre comme dans la vie. Et dans le flot de paroles qui est le sien, aussi, tout se chevauche. Ce matin d'été, face à moi, Dantzig parle sans arrêt, il y prend un plaisir évident, celui d'être précis, provocateur, d'attaquer sans moucheter ses pointes. Dans ce café de l'École militaire où il a ses habitudes, à deux pas des Invalides où vont régulièrement défiler les opposants au mariage gay, Charles Dantzig nous entraîne dans l'inépuisable staccato de sa discussion. Lui qui ne veut pas être un homme de formules travaille son trait, à l'oral, comme en roman (notez par exemple cette merveilleuse remarque sur de Gaulle : « Il y avait dans ce grand corps d'éléphant de mer une rose battant des cils. »). Ces phrases atténuent ses noires prophéties sur la société française, cette « politisation des moeurs » contre laquelle il est entré en lutte. Car son élégant imperméable, ses sourires joueurs ne trompent pas, Charles Dantzig est un combattant qui peut faire dire à ses personnages : « Les meilleures choses que j'ai faites, je les ai faites par haine des salauds. » La colère a du bon quand elle engendre des romans qui n'ont peur de rien.

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