Charles Dantzig

Par Vincent Jaury

Dans son nouvel essai Pourquoi lire ?, l'écrivain Charles Dantzig rend hommage à la lecture sous toutes ses formes. Avec Transfuge, il échange sur le pouvoir de la littérature, la question du style, ses auteurs fétiches et ceux qu'il déteste...



Charles Dantzig n'est pas : un érudit suintant de suffisance, un dandy de salon obsolète, un thuriféraire des Anciens, un exégète des oubliés de la postérité, un théoricien du « savoir-lire », un Moderne agenouillé devant la statue d'un Proust ou d'un Céline, un lecteur de Houellebecq, le genre à abdiquer sa libre-pensée. Qu'est-ce que Charles Dantzig ? Il est rare, comme on le dirait d'une espèce ou d'une maladie, il croit sincèrement au pouvoir de la littérature. « La fiction est sans doute un des outils les plus fins pour faire avouer ses secrets à la vie », écrivait-il dans le Dictionnaire égoïste de la littérature française. Sans doute est-ce pour cela qu'il consacre un nouvel essai aux livres sous le titre faussement candide Pourquoi lire ? On se doute bien que l'auteur ne s'est lui-même jamais posé la question, tant il semble fait de ses lectures. « Un homme devient à la longue ses propres circonstances », écrivait Borges. Dantzig est devenu ce corpus d'imaginaires dont il s'est nourri depuis l'enfance. Homme livresque, il est le lecteur dont rêveraient tous les écrivains. Il le reconnaît lui-même dans les premières pages de son essai : « je lis comme je marche. »

Pourquoi lire ? La question s'adresserait plutôt à une foule, celle qui, peut-être, ne voit plus l'utilité de se plonger dans la fiction à l'ère des images. Charles Dantzig reconnaît d'ailleurs que le club auquel il appartient s'avère extrêmement restreint. Car dans cet essai, il n'est pas question des poncifs usuels sur les vertus du divertissement, donc de fuite de soi, accordées à la littérature. Comme l'annonce l'un des chapitres, il est au contraire recommandé de « lire pour se trouver (sans s'être cherché) ». Charles Dantzig fait-il là allusion à son propre cheminement ? Ce livre se révèle un des plus intimes signés par l'auteur. Laissant pour une fois parler celui qui toujours se tait, le lecteur, il confie l'étrangeté de ce que peut être une vie dans les livres : « une librairie m'a sauvé la vie », avoue-t-il, au détour d'une page, à propos de sa jeunesse d'étudiant à Toulouse. On n'en saura pas plus, à nous d'imaginer le jeune Charles, fils d'un professeur de médecine, dérivant sur son radeau de livres, loin de la fac de droit à laquelle il était destiné. « Les grands lecteurs oublient parfois de prendre le risque de vivre », écrit-il plus loin, avec la même fausse désinvolture. Chaque instant de sa vie semble avoir été dominé par l'écrit. Comme Byron se disait de la patrie d'Aristote, Dantzig pourrait se dire compatriote de Proust ou d'Albert Cohen.

À écouter Charles Dantzig parler avec une verve inlassable de ses auteurs fétiches, qui sont légion, on le soupçonne de chercher dans ses lectures moins à se connaître lui-même qu'à découvrir ces hommes, et ces quelques femmes, qui s'adressent à lui par-delà les siècles. Du coin de ses lunettes, il les observe dans leur acte créateur, curieux comme un enfant, ou un frère. « Un écrivain est d'abord un lecteur », remarque-t-il. Auteur de quatre romans et de huit recueils de poèmes, il est persuadé que « si tant de gens ne savent pas écrire, c'est qu'ils ne savent pas lire ». Charles Dantzig choisit donc de lire à sa manière, celle d'un amant de passage. Alors qu'il déteste l'esthétisme, et toute littérature qui nécessite un coeur froid, il s'embrase tour à tour pour Verlaine, Musset, Stendhal, Burgess... Dans cette galerie d'écrivains, peut-être accuse-t-il une faiblesse pour les doux solitaires : Emily Dickinson, la fragile vierge blanche consumée par ses poèmes dans les plaines du Massachusetts, pourrait être le pendant féminin de Marcel Proust, le grand amour de Dantzig. Mais depuis qu'il a baptisé le respect de « notion la plus antilittéraire qui soit », il ne s'embarrasse pas de manières pour secouer la littérature classique et contemporaine. Lui ne voue de culte à personne. N'a-t-il pas écrit dans son Dictionnaire sur une des oeuvres françaises les plus intouchables du XXe siècle, Voyage au bout de la nuit, qu'elle « exprime un sentiment déplaisant : la lâcheté » ? Refusant de faire d'un seul livre, même d'À la recherche du temps perdu qu'il adore, sa bible, il ne sera le prophète d'aucune conception de la littérature. Loin de Philippe Sollers ou d'Alain Finkielkraut, deux autres immenses défenseurs de la littérature, il a fait de l'athéisme et de l'irrévérence une posture littéraire. Le rencontrer permet donc de l'écouter avec allégresse briser les icônes et fouler de son pied léger les temples de la trop haute littérature.



Critique:

Pourquoi lire ? s'interroge Charles Dantzig dans son dernier ouvrage. Il formule plusieurs réponses de sophiste : « Lire pour l'obscurité », « Lire pour savoir que lire n'améliore pas », « lire pour ne pas s'évader »... Sous la forme de l'essai, Charles Dantzig compose un fabuleux hymne à la lecture. L'auteur, qui fut toujours « très sensible à la mélodie de la pensée», signe aussi les mémoires d'un lecteur créatif. De son enfance dans les livres qui « n'étaient pas de son âge » à son cheminement d'écrivain parmi des romans qui sont « l'élucidation d'un mystère », il fut, demeure et restera le dévoué médiateur des littératures.





Le grand entretien n'est pas disponible en ligne

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