Bret Easton Ellis

"Hollywood c'est l'exploitation"
Par Damien Aubel

Bret Easton Ellis vient de faire paraître Suite(s) impériale(s), la suite de Moins que zéro, où il dissèque les vices de Hollywood. Dans une interview inédite avec Transfuge, l'enfant terrible des lettres américaines s'entretient sur le monde d'aujourd'hui, la littérature qu'il aime et qu'il déteste, et, bien sûr, il revient sur lui-même.



On y est enfin : à L.A., dans le fief d'Ellis, et on patiente avant l'interview. On compte distraitement les opulentes berlines qui dévalent la rue et on se repasse les clichés qu'on a accumulés sur Ellis. Le Salinger trash qui déboulait dans les lettres américaines comme un chien dans un jeu de quilles avec Moins que zéro en 1985. Le gamin insolent qui hantait toutes les parties branchées et défrayait les chroniques mondaines aux côtés de l'autre blouson doré, Jay McInerney. L'esprit des années 80 fait chair.

Mais l'homme en face de nous dans son bureau sobre ne ressemble ni à un obsédé d'Armani ni à un dingue de la poudre. Il est simple, serein même, bien qu'on sente vite qu'il y a quelque chose d'étrange chez lui. Oui, je sais : Ellis n'est pas vraiment là. Il nous avertit : il répondra docilement mais ne pourra s'empêcher de se sentir « amusé » par tout ça. « I am amused », répète-t-il.

Cette distance peut résumer son oeuvre. De Moins que zéro et ses jeunes privilégiés désoeuvrés qui abdiquaient tout sentiment moral dans la fête permanente qu'était leur vie, à Suite(s) impériale(s), dernier opus en date qui étrille les vices de Hollywood, Ellis couvre toujours la même distance - celle qui sépare les hommes des hommes et d'eux-mêmes.

Ellis ausculte les défaillances des liens censés nous unir. « To connect » : le verbe émaille la conversation. Or ce sont les cassures des « connexions » qu'Ellis consigne dans ses romans où les personnages sont éloignés les uns des autres. Chacun est échoué sur sa propre planète, lointaine et solitaire.

Chez Ellis, le plus proche est le plus éloigné. Les personnages passent leur temps à mesurer l'espace qui les sépare de ce qu'ils sont : ils ne coïncident jamais avec eux-mêmes. Patrick Bateman, yuppie psychopathe, peut-être serial killer, peut-être simple mythomane, d'American Psycho, est son propre spectateur : il se voit agir « comme dans un film ». Le romancier montre toujours l'effroyable écart qui reste entre soi et soi, un fossé que rien ne comble.

Finalement, Ellis est victime d'un malentendu - le même malentendu qui a fait de Jay McInerney, avec Bright Lights, Big City, le greffier du New York décadent des années 80, alors qu'il est, avec Le Dernier des Savage, un écrivain de la trempe de Faulkner. Ellis, certes, sait capter une époque obsédée par l'image, les costumes Armani et les restos branchés. Mais il a d'abord su faire affleurer une angoisse intemporelle - celle de notre absolue solitude. Cette petite musique triste, on l'a déjà entendue chez Hemingway. Ellis est de cette race - celle des écrivains désespérés.



Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.

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