Bernard Beugnot

Par Jean Anouilh

Jean Anouilh a bâti une oeuvre forte autour de l'impossible relation à autrui et de l'angoissante question de l'identité. C'est bien le sentiment d'amertume qui domine les pièces, qu'elles soient « roses », « noires », « brillantes », « grinçantes » ou « costumées » (selon les catégories définies par lui), de ce prolifique auteur d'après-guerre, le plus applaudi de son époque, et selon Claude Roy « le meilleur de sa génération ». D'autres, jaloux de ses facilités et de sa capacité à rire de tout, lui prédisaient déjà l'oubli comme punition. Il est vrai qu'Anouilh n'est plus guère à la mode et qu'il traverse, selon les mots de Bernard Beugnot, chargé de l'édition en Pléiade de ses oeuvres, « un certain purgatoire tant sur scène que dans la critique ». Gageons que cette consécration littéraire va permettre de redécouvrir toute la valeur et les nuances d'un théâtre mal connu. 





Selon vous, peu d'oeuvres ont été aussi mal jugées que celle de Jean Anouilh. À quoi peut-on imputer cela ? 



D'abord, précisions qu'elle n'a pas été entièrement mal jugée : Anouilh a eu et a encore beaucoup d'admirateurs. Mais la principale raison du clivage dans le public, c'est l'attitude politique. Il y a d'abord les malentendus qui ont suivi la création d'Antigone en 1944 : la presse de droite s'est montrée favorable et la presse de gauche en général critique. On a alors voulu faire d'Anouilh un collaborateur. Or à l'évidence, Anouilh est un homme de droite – lui-même se disait « anarchiste de droite » ! – mais cela ne fait pas de lui un pronazi ou un collaborateur. On en a aujourd'hui toutes les preuves ; il a notamment caché en 1943 la femme juive du metteur en scène André Barsacq chez lui, à Paris. Ensuite, s'il est vrai qu'il a publié avant les années quarante des articles dans des revues tout à fait à droite et réactionnaires, comme Je suis partout, ses contributions n'étaient pas politiques, mais littéraires et dramatiques. Je crois surtout qu'il était jeune et cherchait à se faire connaître, sans pour autant approuver les thèses socio-politiques de ce journal. Enfin, Anouilh s'est montré, comme beaucoup, écoeure par les excès de la Libération, et il a fait circuler la pétition d'écrivains (signée entre autres par Mauriac) qui s'opposaient à l'exécution de Brasillach : on le lui a reproché. 





À votre avis, pourquoi la postérité a-t-elle retenu essentiellement son Antigone ? 



Il s'agit d'un mythe antique, ce qui donne un accès direct au texte, au thème, à l'histoire du personnage. Et puis, c'est la pièce qui a immédiatement été étudiée dans les classes. La polémique autour de la création a aussi sans doute nourri son succès. La date de rédaction d'Antigone fait encore problème : mais il est sûr qu'elle est située avant 1942, soit avant la période la plus dure de l'Occupation ; on ne peut donc pas y déceler des sympathies pour l'occupant. Antigone n'est jamais que la réincarnation des héroïnes et des inquiétudes qui étaient déjà celles d'Anouilh dix ans plus tôt, dès ses premières pièces. 





Quel regard portait-il sur son époque ? 



Un regard résolument pessimiste. La vision qu'il avait de son époque, et de la nature humaine en général, était lucide, mais sombre. 





Partageait-il avec ses contemporains Camus, Sartre ou Unanumo le sentiment tragique de l'existence ? 



Tout à fait, et c'est sans doute là le paradoxe d'Anouilh : taxé de réactionnaire, d'homme de droite, se revendiquant de la tradition – son théâtre n'est effectivement pas d'une invention formelle exceptionnelle –, mais déployant dans ses pièces une vision du monde et une vision morale très apparentée à celles des existentialistes. 





Autre paradoxe : Anouilh est perçu comme un auteur bourgeois alors même qu'il propose une véritable satire de la bourgeoisie… 



Cela fait aussi partie du malentendu, des assimilations un peu trop faciles. D'ailleurs, si l'on convoque l'homme, on se rend compte qu'Anouilh a aidé beaucoup de gens. Les autorisations de reprise figurant dans les archives nous montrent que s'il était assez exigeant sur les droits d'auteur avec les troupes installées, il autorisait bénévolement toutes les représentations par les jeunes troupes. Il est vrai qu'il est devenu riche grâce à son théâtre, mais il ne faut pas pour autant le camper dans un rôle de bourgeois guindé. Il y avait au contraire chez lui une ouverture d'esprit qui fait qu'on ne peut assimiler son théâtre à un théâtre bourgeois, d'autant que la vision du monde qu'il propose est une dénonciation. Dans nombre de ses pièces, dont La Répétition et L'invitation au château, les gens aisés qui ont la vie facile sont caricaturés. Pourtant Anouilh a surtout été applaudi par des bourgeois de droite... C'est ce genre de paradoxe qui rend Anouilh délicat à aborder : il faut introduire les nuances nécessaires et se garder de jugements trop tranchés. 





Quelles sont les thématiques qui fondent la cohérence de son oeuvre théâtrale ? 



Dès les premières pièces, si l'on pense à L'Hermine ou à La Sauvage, il a installé sur la scène des types de personnages et des situations dont on retrouvera les avatars jusque dans les dernières pièces. Simplement, les solutions ne seront pas les mêmes. Les premiers textes sont marqués par la pureté et le refus du monde, qui mènent à la rupture ou à la mort. Dans les pièces ultérieures, comme La Répétition, L'Invitation au château et plus encore Cher Antoine, il y a un constat – sans doute plus qu'une acceptation – des compromis que la vie suppose : l'épicurisme ou la facilité apparaissent désormais comme des solutions. Un personnage comme Ornifle ne dit pas autre chose : « Il faut prendre la vie en dansant ». Avec l'âge, Anouilh a peut-être moins changé de vision que de rapport existentiel à cette vision. 





Comment situer son théâtre entre vaudeville, tragédie et absurde ? 



Ce n'est pas un théâtre de l'absurde, même si l'on peut trouver entre Anouilh et Ionesco des similitudes de vues sur l'existence. Anouilh a été le premier défenseur de Ionesco et de Beckett auquel il avait consacré un article dithyrambique. Quant au vaudeville et au tragique, je dirais que c'est le propre du théâtre d'Anouilh que d'être oxymorique : on retrouve souvent une vision tragique dans un cadre de vaudeville, comme si le vaudeville était un moyen d'éviter le tragique, de le masquer. 





« Je suis un vieux boulevardier indécrottable » aimait-il à dire. Pensait-il à votre avis n'être que cela ? 



Non, sûrement pas. Cela fait partie de ses coquetteries. Il s'est nourri du théâtre de boulevard quand il était jeune, il voyait des opérettes, il lisait les pièces publiées dans La Petite illustration ; il a donc cette culture dramatique qui est à la fois ancrée dans le XVIIe siècle classique et dans le théâtre contemporain d'avant les grandes transformations. Si tous les procédés qu'il emploie témoignent de cet héritage boulevardier, je ne suis pas persuadé qu'il en soit honteux : ça fait partie de ses mots d'auteur, et c'est aussi une manière de reprendre les critiques qu'on lui adresse en les désamorçant. En le voyant manier avec tant d'aisance les ficelles du traditionnel vaudeville qui lui offrait une ressource inépuisable de mots d'auteur et de situations cocasses, on lui a reproché de choisir la facilité. 





On associe souvent le nom d'Anouilh à celui de Giraudoux. Quels liens entretiennent véritablement leurs oeuvres ? 



La représentation de Siegfried de Giraudoux, vue à dix-huit ans, fut effectivement la révélation d'Anouilh. Cependant, je ne vois pas de liens profonds entre les deux univers. Giraudoux a une écriture extrêmement recherchée, précieuse. Son théâtre est tourné vers la littérature, celui d'Anouilh vers la représentation. L'écriture d'Anouilh est plus dynamique mais aussi plus simple. Même dans l'interprétation des mythes antiques, Anouilh me paraît plus proche de Cocteau que de Giraudoux. Cocteau fut d'ailleurs une autre révélation de lecture, un modèle dramatique et stylistique : Anouilh dit avoir découvert avec Les Amants de la Tour Eiffel « la poésie de théâtre ». 





Jean Anouilh reconnaît aussi une dette envers Pirandello : laquelle ? 



Il a assisté aux débuts sur la scène parisienne de Pirandello, qui est l'une de ses grandes admirations. Il y a des similitudes très fortes entre leurs oeuvres dans les structures dramatiques, les types de personnages, dans la dissociation de la personnalité, dans l'utilisation des jeux de masque. Pour Anouilh, la société est un théâtre où chacun joue un rôle. Cette conception l'inscrit dans la lignée de Pirandello, et avant lui de Rotrou, de Calderòn, de Shakespeare, et de Montaigne pour qui « toutes nos vacations sont farcesques ». Elle fait aussi d'Anouilh un moraliste, en cela qu'il reprend l'analyse des moralistes du XVIIe siècle : l'homme est un caméléon, un acteur. Le dramaturge aimait cette définition oxymorique qui lui convient parfaitement : « Sous son petit chapeau d'Arlequin, il cache une grande oreille de janséniste. » 





Par Gaëlle GLIN

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