Avec The Square, Ruben Ostlund décroche une Palme d'or méritée pour un film aussi soigné que vénéneux.

Rencontre avec un réalisateur insolemment doué.
Par Frédéric Mercier

ostlun" Ce qui m'intéresse dans l'art, c'est de créer des dilemmes"
 

Première sélection en Compétition officielle et une Palme d'or. Dans l'histoire du festival de Cannes, ils sont peu à pouvoir se targuer d'un tel exploit. À 43 ans, le suédois Ruben Ostlund demeurait jusqu'à la consécration de The Square  un secret de cinéphiles. Si Snow Therapy  avait plu aux festivaliers à la sélection Un Certain Regard, son précédent film, Play  n'était même pas sorti en salles en France. Cette année, l'annonce de la Palme d'or a donc surpris puis ravi certains, autant que frustré, voire énervé d'autres qui n'ont pas hésité à qualifier son cinéma de droite, réactionnaire, cruel, trop proche de celui de Michael Haneke qu'Ost lund admet admirer. À Cannes, d'ailleurs, nous confie-t-il, il regrette de n'avoir pas eu le temps de voir Happy End , le dernier opus du maître autrichien. Il a seulement pu découvrir une séquence familiale qu'il juge très réussie et surtout très drôle. À sa manière, Ostlund pratique aussi un humour particulier, à froid, qui a de quoi déstabiliser les spectateurs. Enseignant aujourd'hui le cinéma à Göteborg, Ruben Ostlund n'aime pas qu'on lui demande de grandes théories sur le monde et préfère parler de cinéma. Cet après-midi là, devant un verre de Sancerre, un grand sourire aux lèvres, celui qui accepte l'étiquette de « satiriste », ce grand amateur d'Entre les murs  – film qu'il aime montrer et faire étudier à ses étudiants – parle autant de profondeur de champs que des « théories à la con ».

Frédéric Mercier : Où avez-vous grandi et comment en êtes vous venu à faire du cinéma ?

Ruben Ostlund : Je suis né dans une famille de professeurs des écoles sur une petite île à l'ouest de la Suède, près de Göteborg. Ma mère était aussi peintre et dès mon plus jeune âge – je devais avoir sept ans - elle m'a demandé de juger son travail, de lui dire très franchement ce qui ne me plaisait pas dans ses productions. Ça a sans doute développé mon esprit critique. J'ai passé aussi beaucoup de temps à la montagne et je suis devenu adolescent fou de ski à tel point que j'ai passé d'innombrables heures de ma vie d'enfant à regarder des films de ski. C'est ainsi qu'en me rendant pour la première fois à Val d'Isère où je rêvais d'aller, j'ai réalisé mon premier film de ski. J'en ai réalisé plusieurs. Je filmais le ski l'hiver et, l'été, je montais mes rushs. J'ai fini par en avoir marre et commencé à réaliser d'autres films dans une école de cinéma à Göteborg, au cours de mes études.

F.M. : En quoi votre formation de réalisateur de documentaires sur le ski vous a conduit à trouver la forme si particulière de votre cinéma avec ce goût de la profondeur de champs et des longs plans séquences en durée réelle ?

R.O. : D'abord, il faut savoir que je filmais avec des caméras vidéo, un outil extraordinaires et avec lequel j'adore toujours travailler. En filmant les skieurs, je m'étais rapidement rendu compte que si je filmais en plans rapprochés ou en gros plans, on ne verrait rien de leurs parcours qu'ils empruntent sur la montagne, de leur style à ski. Ca n'avait pas de sens. C'est en éloignant la caméra que l'on peut saisir exactement ce qui se passe. J'ai alors compris que la profondeur de champ me permettait de faire mieux voir que j'ai fait sur mes premiers films, je cherchais à établir le meilleur lien entre les acteurs et leur environnement. Il faut toujours donner à voir le contexte. Le contexte est primordial. Par exemple, dans The Square , j'ai fait du Palais royal de Suède un musée d'art contemporain, ce qui permet de comprendre que l'action de mon film se situe moins dans une monarchie que dans une République.

F.M. : Dans vos films et particulièrement dans The Square, l'architecture et l'environnement tiennent une place importante. Est ce que vous écrivez vos séquences en ayant déjà en tête le lieu précis de votre action ?

R.O. : C'est plus compliqué que ça. Je regarde toujours l'environnement autour de moi en me demandant s'il serait intéressant de filmer ce lieu et surtout si ce lieu se prêterait à un tournage. Par exemple, pour Snow Therapy , ça faisait longtemps que j'avais envie de tourner dans une station de ski. Mais il a fallu que je pense à l'idée de l'avalanche pour juger que j'avais enfin trouvé une idée qui justifiait d'aller tourner aux Arcs. Pour The Square , si le film se passe dans un musée d'art contemporain, c'est parce que j'ai réalisé une exposition avec l'installation The Square  que vous voyez dans le film. Pour cette exposition, j'ai dû effectuer des recherches sur le monde de l'art et les musées modernes qui ont fini par m'inspirer l'histoire du film.

(Photos Franck Ferville)

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