Avec Les Parisiens, Olivier Py signe un roman total. Un des grands livres de la rentrée.

« J'ai vu des actrices s'ouvrir la gorge avec des bouteilles de vodka »
Par Vincent Jaury

les parisiensC'est un livre pas comme les autres, souvent trop sages. C'est un livre fou, un chefd'oeuvre lyrique, tragique, dionysiaque, morbide, sexuel, métaphysique, allégorique, satirique, utopiste, grotesque, à clef, actuel, inactuel. Olivier Py n'a aucune frein il écrit ce qu'il a à écrire, au-delà des genres, dans tous les registres. Ce metteur en scène d'Eschyle fait entrer la tragédie dans le trop mesuré roman français contemporain. Parions que ces mots de Catherine, actrice du livre, sont ceux d'Olivier Py : « J'ai besoin d' exagérance, j'en peux plus du gris et du beige, on s'emmerde trop dans ce monde, on s'emmerde ! »

Dès les premières pages des Parisiens,  on sait que le dramaturge devenu romancier nous entraînera dans un torrent de mots, de dialogues, que rien n'arrêtera. Le flux est impressionnant. « Words, words, words » , les Parisiens tchachent sans discontinuer. Pas de répit aucun silence. Un monde de bruit, de fureur. Dans ce royaume de fous qu'est Paris, qui pourrait être le royaume du Danemark d'Hamlet , on ne se pose jamais. On intrigue, on tue, on baise, on crée, on se suicide, et on se demande chaque jour comment continuer à vivre dans un monde effondré, un monde sans dieu, sans valeur, comme dans Le Roi Lear . Le Paris de Py ? Les hauts lieux du pouvoir culturel, où de vieillissants tyrans homosexuels, censés être de raffinés artistes, Touraine, Sarazac, s'écharpent, manigancent, multiplient les mesquineries, pour obtenir la direction de l'Opéra de Paris. La brutalité de ce milieu n'avait jamais été montrée avec autant d'acuité. « Tout le monde veut assassiner tout le monde » . Sa vanité est sans mesure : Laurent Duverger, l'un d'entre eux, s'exclame : « Nous voulons détruire la mort. »

On rejoue sans cesse la guerre de Troie, la vengeance hante les esprits. Le pouvoir, sa quête, sa reconquête, sa soif, sont synonymes pour Py de souffrance et de salissure. La mort traverse ce petit monde de la puissance : Quand Sarazac et Touraine font « des expérimentations sexuelles, », c'est pour lutter contre la mort. Quand Milo, chef d'orchestre vieillissant, souffre devant le succès immense de son Don Giovanni , parce qu'il n'est pas dupe, « Beaucoup de gens pensent que j'ai réussi quelque chose. Ma vie, mon oeuvre, ma gloire, mes ennemis, tout cela, ce sont les signes d'une réussite. Mais moi je sais que je n'ai rien accompli.  », il tente une nouvelle fois de se suicider.

Duverger est décrit comme un Machiavel riche en chaise roulante. Prétexte pour Py à délivrer des réflexions sur le pouvoir. Comment et pourquoi Duverger est-il devenu si puissant ? Comment ? « Je n'ai jamais eu peur de la guerre parce que j'aime la guerre. »  Pourquoi ? « Je suis devenu un grand méchant, Paris l'a vite compris, et cette ville aime les grands méchants, et méprise les saints. » N'oublions pas une certaine Jacqueline, sorte de Lady Macbeth, aimant le goût du sang et tirer les ficelles du pouvoir. Et Ferrand, le Ministre de la Culture (Frédéric Mitterand contre qui Py règle ses comptes), pivot du système. Dans ce cercle de l'enfer, le désespoir y est si fort que même l'art ne les délivre pas. Milo le dit clairement : « la musique ne sauve pas, elle nous enfonce, elle nous rend dépressifs, c'est une drogue aussi insupportable que les autres. » Précisons que pour Milo, la musique doit être douleur. « La musique est La souffrance. Qu'est ce que j'ai voulu moi, sinon agrandir toujours ma souffrance, la musique n'est pas un médicament existentiel, la musique agrandit la souffrance jusqu'aux dimensions de l'univers. Voilà ce que je demande à la musique,non pas de m'apaiser, mais d'agrandir encore cette blessure jusqu'à des dimensions cosmiques, jusqu'au sentiment océanique, à l'extase. (...) Ah, si je dois décrirele postmodernisme, je dirais qu'il est la société de la consolation. »

Si le livre est un chant lugubre, il n'en reste pas moins qu'il est traversé par des éclaircies. Paris chez Py est aussi volonté de vie, incarnée ici par Aurélien. La jeunesse magnifiée. « Je suis la lumière impitoyable de la jeunesse et du désir... Qu'est-ce qu'on va s'amuser » . Aurélien, le nietzschéen, danse, dit oui à la vie. Après pipes, séductions et manigances, il finira par monter une pièce au théâtre de la Bastille, Pénélope , qui aura un certain succès. La beauté d'Aurélien est prodigieuse, elle est même censée libérer des hommes comme Milo : « Seul le regard d'Aurélien sauve. »  La beauté de la jeunesse a des forces surnaturelles et la vieillesse est une catastrophe chez Py. On comprend à la fin du livre qu'il finira comme Sarazac et consorts, c'està- dire mal. La volonté de pouvoir chez Py est destructrice.

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