Amos Oz

Le Tchekov israélien
Par Vincent Jaury

Amos Oz revient avec un recueil de nouvelles, Scènes de vie villageoise. Il y dépeint la vie d'une petite communauté imaginaire en Israël, entre banalité et mystère. Pour Transfuge, le grand écrivain israélien s'exprime sur la littérature et l'actualité.


L Y A DES EVENEMENTS, dans une vie, qui font que plus rien ne sera comme avant. Pour l'immense écrivain israélien, Amos Oz, il y eut la création de l'État d'Israël, alors qu'il était encore petit. Moment de liesse, moment de joie immense. Les juifs allaient pouvoir vivre en paix, loin d'une Europe qui n'avait pas rempli son devoir humaniste et universaliste. Après, comme tout le monde sait, ça s'est dégradé. Mais il y a autre chose d'inoubliable qui fusilla Amos Oz?: sa mère s'est suicidée, quand il était encore enfant. Inconsolable, il a écrit toute sa vie autour de cette disparition. On se souvient de son chef-d'oeuvre?: Une histoire d'amour et de ténèbres, liant l'histoire d'Israël, à celle, triste et tragique, de sa mère. On se souvient de ce livre extraordinaire, Seule la mer, suite de poèmes en prose habités par des fantômes, par le passé, par les disparus, la disparue. Avec Scènes de vie villageoise, nouvelles qui finalement forment un roman, il s'agit encore de disparitions dans un village imaginaire, Tel-Ilan. Dans la nouvelle d'ouverture, magnifique, la première disparition est une mort, celle de la mère, comme par hasard. Une autre disparition, celle de la femme du maire Beni Avni, partie un jour en pleine après-midi on ne sait où, en laissant un mot sur la table de la cuisine?: « Ne t'inquiète pas pour moi. » Une autre disparition, encore, plutôt en forme d'abandon?: une veuve attend, à un arrêt de bus du village, son neveu dont elle s'est beaucoup occupée quand il était jeune. Il lui a promis d'aller la voir. L'attente est longue, on présume qu'il ne viendra pas. Elle rentre chez elle, seule. Enfin, dans une dernière nouvelle, c'est sous la forme d'une parabole qu'Oz nous raconte la fin imaginaire d'Israël, qui se transformerait en une Babylone dégradante. La disparition devient ici destruction, derrière laquelle figure cette idée juive, la catastrophe, ou en tout cas, son imminence.

Mais cette nouvelle, tragique, est en décrochage avec l'ensemble des autres nouvelles du recueil. Tchekhoviennes à bien des égards, elles nous racontent l'histoire de personnages ordinaires, à la vie banale, qui suivent le rythme des saisons, où tout est lent, répétitif, monotone, bien que semblant peu déplaisant. Tchekhoviennes, aussi, car Amos Oz ne nous dit rien des émotions de ses personnages. Leur vie intérieure restera toujours un mystère. Il n'explique rien, il nous donne une image du monde. Il nous laisse, nous lecteurs, seuls juges de ce que nous lisons. Derrière les gestes minimaux et simples des uns et des autres - on part travailler, on tond sa pelouse, on va chanter avec les amis pour le Kippour... - la vie est sombre, faite, comme dit plus haut, de solitude relative, de disparition, de destruction, de deuil. Il serait cependant faux de s'arrêter à la face sombre d'Amos Oz. Si la tristesse règne malgré la volonté des hommes, il n'en reste pas moins que d'une histoire à l'autre, de la tendresse se laisse sentir. Comme cette femme, jeune, veuve, qui a choisi de vivre avec son vieux père grincheux, insupportable. Mais c'est son père. On tient toujours debout chez Amos Oz, malgré tout, avec ses blessures et ses renoncements, en renonçant à ses rêves, qui sont, comme chez Tchekhov, les rêves impossibles d'une vie meilleure, ailleurs.



Le grand entretien n'est pas disponible en ligne

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