Alain Finkielkraut

Par Vincent Jaury

Le philosophe Alain Finkielkraut revient à ses premières amours : la littérature. Avec « Un coeur intelligent », il renouvelle le genre de l'analyse littéraire. Il y commente de manière très personnelle neuf romans de sa bibliothèque idéale : des livres de Camus, Roth, Grossman, Dostoïevski, James, Haffner, Kundera, Blixen, et Conrad. Dans un entretien exclusif pour « Transfuge », il revient sur son projet et sur sa méthode. Un livre extraordinaire.




ALAIN FINKIELKRAUT EST UN DECOUVREUR, UN INSATIABLE VEILLEUR. Ce qui se crée au présent l'intéresse. En 2007, d'après la confession que m'a faite Daniel Mendelsohn, c'est Alain Finkielkraut, en l'invitant à son émission Répliques sur France Culture, qui fit, le premier, connaître au public français Les Disparus. C'est encore lui qui contribua à faire mieux connaître le romancier Aharon Appelfeld. C'est encore et surtout lui qui, il y a quelques décennies, afficha sans relâche son admiration absolue pour Milan Kundera, dès lors érigé en France comme un maître en littérature.

 Aujourd'hui, Alain Finkielkraut veille à faire renaître les classiques, et nous rappelle à la puissance du roman : La Plaisanterie de Milan Kundera, Tout passe de Vassili Grossman, Histoire d'un Allemand de Sebastian Haffner, Le Premier Homme d'Albert Camus, La Tache de Philip Roth, Lord Jim de Joseph Conrad, Les Carnets du sous-sol de Fedor Dostoïevski, Washington Square de Henry James, Le Festin de Babette de Karen Blixen. Faire renaître les classiques, ça veut dire quoi pour notre philosophe ? Ça veut dire que par des digressions permanentes, par des extrapolations, par des interprétations nourries de philosophes comme Hannah Arendt et Emmanuel Levinas, il tire à lui ces oeuvres pour mieux lire notre monde contemporain. La Plaisanterie est certes l'histoire de cette blague, de cette carte postale que Ludvik n'aurait jamais dû envoyer en ces temps totalitaires, communistes. Mais le roman est aussi matière à réflexion sur le mai 1968 parisien, matière à réflexion sur le rire aujourd'hui. La Tache de Philip Roth n'est pas seulement l'histoire de cette souillure, pas seulement l'histoire d'un professeur de littérature classique, Coleman Silk, qui doit démissionner pour propos soi-disant racistes. C'est bien plus pour Alain Finkielkraut puisque le romancier, avant les philosophes, avant les sociologues, raconte une rupture civilisationnelle, l'arrivée fracassante de l'antiracisme comme pensée dominante, comme valeur suprême des droits de l'homme, avec les dérives possibles de cette idéologie. (En réalité, il faut faire remonter les débuts de l'antiracisme aux Etats-Unis avec Saul Bellow, jugé très sévèrement pour avoir montré le sexe d'un Noir dans son roman La Planète de M. Sammler, paru en 1969). Le Festin de Babette de Karen Blixen fait réfléchir le philosophe sur l'état de l'art aujourd'hui, pour mieux en dénoncer les limites : une botte vaut Shakespeare, tout se vaut, tout est culture. Notre monde ne supporte plus les héritiers ni l'idée d'une classe cultivée, pourtant absolument nécessaire pour que l'art puisse vivre.

Mais si Finkielkraut, inlassablement, rend contemporaines toutes ces oeuvres, il n'oublie pas pour autant que tout n'est pas historique, tout n'est pas chronologie. Il y a des invariants dans la vie des hommes, et les romans nous le rappellent parfois de bien belle manière. Finkielkraut se penche sur l'éternité qu'il y a en chaque homme, et pose notamment la question fondamentale du Bien et du Mal. Le roman est éthique disait Levinas, Finkielkraut répond à cette injonction par le roman Tout Passe de Vassili Grossman. C'est un passage où le romancier, explique le philosophe, nous oblige à abandonner « notre guillotine intérieure » devant les Judas du roman que nous, lecteurs, aurions condamnés au plus vite et sans hésitation. Par le roman, il nous les rend sensibles, humains, nous fait voir leur visage. Il ne les excuse pas pour autant, il ne tombe pas dans un relativisme dangereux, mais nous rappelle à l'immense difficulté que représente un jugement. Finkielkraut conclut par une phrase extraordinaire : « il (Grossman) veut montrer qu'il y a moins de méchants avérés, moins de salauds intégraux, moins de psychopathes, moins de pervers et de prédateurs qu'il n'y a de mal sur la terre.»

 On l'aura compris, loin de l'académisme las d'un Jean d'Ormesson ou d'un Marc Fumaroli, Alain Finkielkraut renouvelle le genre de l'analyse littéraire : il y a du « jamais vu », du « très personnel » dans ce livre, tant dans ses lectures que dans sa méthode. Alain Finkielkraut, un révolutionnaire.




Le grand entretien n'est pas disponible en ligne.



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