Alaa El Aswany

La classe fortunée égyptienne n'a aucune conscience humaine
Par Oriane Jeancourt

grand entretienIl est l'écrivain égyptien vivant le plus lu au monde. Alaa El Aswany, célèbre pour son premier roman, L'Immeuble Yacoubian, nous plonge cette fois-ci dans l'Égypte coloniale. Rencontre avec un auteur engagé, observateur passionné de la société égyptienne.

 

Dans une émission de télévision il y a deux ans, Alaa El Aswany faisait face au Premier ministre d'Égypte. L'écrivain posait à l'homme politique des questions sur ses responsabilités après la révolution. Le Premier ministre s'est emporté et lui a lancé : « Qui êtes-vous pour m'interroger ainsi ? » El Aswany de lui répondre : « Je suis un citoyen égyptien et après la révolution, chaque citoyen a le droit de vous poser des questions. » Au-delà de la portée politique de cette affirmation – geste devenu banalement démocratique pour nous –, il faut entendre dans cette phrase une affirmation littéraire : Alaa El Aswany se place à l'intérieur du peuple. Il ne peut écrire que confiné dans la foule de ses concitoyens. C'est un romancier du collectif. Une voix narratrice ne lui suffit pas, il cherche dans chacun de ses romans, par la polyphonie narrative, à faire entendre le grondement de la multitude. Il est le peintre de la vie moderne que Baudelaire décrivait. Il guette le bruissement de la modernité, « le transitoire, le fugitif, le contingent », qui était pour le poète « la moitié de l'art ». El Aswany ajoute à cela l'héritage de Naguib Mahfouz qu'il a bien connu : en auscultant les changements invisibles de la société égyptienne, il s'avère un observateur de la question humaine, c'est-à-dire, inévitablement, de la question politique. Ainsi L'Immeuble Yacoubian écrit en 2002, plus grand succès littéraire populaire égyptien de ces dix dernières années, écho des joies et des tensions sociales de son pays, porté à l'écran avec le même succès en 2006, est devenu l'emblème de la jeunesse au cours de la révolution égyptienne de 2011. Dans son dernier roman, Automobile Club d'Égypte, El Aswany n'a pas perdu cette verve de romancier politique. Il se penche sur les origines de la modernité égyptienne pour décrire le peuple du Caire des années quarante, les Égyptiens sous le joug colonial, avant la révolution d'indépendance.

Dans ce livre, il romance un lieu historique, incarnation et théâtre de l'oppression, réservé à l'élite des colons britanniques et de la monarchie égyptienne, lieu du snobisme par excellence. Le « club » qui, par essence, sélectionne, exclut, démembre une société. L'Automobile Club du Caire a été construit sur le modèle du Carlton de Londres et a ouvert ses portes en 1924, alors que l'utilisation de la voiture prenait son essor en Égypte comme dans le monde entier. Le jeune El Aswany y a plusieurs fois accompagné son père, avocat et écrivain célèbre. Il a vu les deux mondes de cet antre privilégié, celui des membres, et celui des domestiques. Un système calqué sur les principes de la colonisation britannique dépeint ici au-delà de son hypocrisie, dans toute sa dimension raciste. À lire les discours des colons, on pense au fameux et ignoble poème de Kipling, « Le Fardeau de l'homme blanc ». Les Anglais représentés dans le roman considèrent eux aussi les Égyptiens comme des êtres « mi-diables, mi-enfants », avec ce mélange de crainte et de mépris propre à leur statut. L'un des personnages les plus réussis du roman, le directeur du club, M. Wright, révèle au plus près cette vision britannique d'un peuple égyptien dénué de civilisation. Seulement, Alaa El Aswany inverse les clichés dans le roman, fait de l'Anglais le paresseux, de la jeune Anglaise, l'analphabète.

Et c'est ce basculement, loin d'être manichéen, qui fait la valeur du roman. L'intrigue se joue lorsque les grouillots d'en bas remontent à la surface. Dans les années quarante, ce club connaît son apogée, à l'unisson d'une Égypte sous protectorat subissant l'oppression conjointe d'un roi jeune et paresseux, Farouk Ier – incarné ici par un jeune obèse friand de femmes et de sucreries –, et des Britanniques tenant encore les rênes économiques du pays. Face à ce règne corrompu, on voit apparaître dans les années trente le Waft, organisation pour la libération du pays réunissant des combattants aussi divers que les communistes et les nationalistes. La société égyptienne éclate alors en silence, comme une glace se fissurant sans bruit. Ce mouvement de démembrement de la société, le romancier le recrée dans la forme de son livre : récit éclaté à trois voix, Automobile Club d'Égypte est un roman qui avance en méandres, en soubresauts, à l'image d'esprits rétifs au changement.

Dans ce microcosme narratif, on peut observer « le cercle de la peur » tenir les serviteurs du club hésitant à se soulever contre les sanctions injustes, châtiments corporels et refus de la retraite. En nous faisant voir l'oppression par le bas, par le peuple, grouillot invisible dans une enclave blanche du Caire, hommes battus dont le destin est d'être transparents, El Aswany reproduit le mouvement essentiel de la terreur cédant la place à la révolte. À la fin du roman, on voit des employés grévistes revenir du commissariat voilés comme des femmes, image forte d'une ultime tentative de négation de ces êtres. Ce roman fait le récit d'êtres cachés et aveuglés prenant peu à peu conscience de leur existence.

L'auteur n'a cependant aucune indulgence pour son propre peuple. Il décrit précisément les mécanismes de la servitude volontaire : parmi les salariés de l'Automobile Club, une scission apparaît entre ceux espérant un nouvel ordre passant par le désordre et ceux qui défendent l'ordre installé. Là, El Aswany met en scène une question d'aujourd'hui : jusqu'où une société peut-elle se métamorphoser collectivement ? Une question que l'écrivain, qui a pris récemment position pour la destitution du président Morsi proche des Frères musulmans, affronte chaque jour, même le 24 décembre, où nous l'avons joint dans un Caire chauffé à blanc par la violence.

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