Toujours dADa

Le mouvement Dada fête ses cent ans cette année. Dans un silence assourdissant, Dada crie encore et Transfuge lui rend hommage. Par Yannick Haenel Illustrations Laurent Blac
Par Yannick Haenel

dossier dadaIl y a cent ans à Zurich, dans un cabaret nommé Voltaire, une poignée d'artistes, de poètes, de penseurs, d'insurgés en tous genres retournaient l'Histoire. Alors qu'on s'entretuait dans les tranchées de Verdun, ces réfractaires décidaient de l'existence d'un autre langage : Puisque celui qui sert la raison n'avait abouti qu'à formuler des déclarations de guerre, puisque ce langage, parvenu au bout de lui-même, trempait dans le crime de la Première Guerre mondiale, il était urgent de s'en détourner ; et d'inventer, fût-ce par des cris, des poèmes détraqués, des collages inouïs, des sculptures de rien, des performances d'idiot ou même des onomatopées, de nouvelles manières de mettre son refus en liberté.

« Que chaque homme crie , dit Tzara dans le génial Manifeste Dada 1918 : il y a un grand travail destructif, négatif à accomplir. Balayer, nettoyer. La propreté de l'individu s'affirme après l'état de folie, de folie agressive, complète, d'un monde laissé entre les mains des bandits qui déchirent et détruisent les siècles. »

La société, c'est la guerre ; le langage, le complice du crime. Un être libre sera donc quelqu'un qui détruit le langage de l'intérieur, non pas – comme le fait aujourd'hui n'importe quel nihiliste involontaire – pour s'aligner sur l'insignifiance, mais pour dénuder la gangue des mots, et faire entendre ce qu'il y a de plus radical dans la parole : son coeur subversif, son noyau de poésie déchaînée. Tzara : « Chaque page doit exploser, soit par le sérieux profond et lourd, le tourbillon, le vertige, le nouveau, l'éternel, par la blague écrasante, par l'enthousiasme des principes ou par la façon d'être imprimée. »

Cette violence qui réplique à l'hécatombe de la société est ce qui anima Tristan Tzara et ses amis Hugo Ball, Hans Arp et Marcel Janco dès 1916. C'est aussi le sens de cette aventure qui, plus qu'aucun autre mouvement d'avant-garde, se ramifia au point de susciter une révolution artistique internationale, tout à la fois véhémente et secrète, durant plusieurs décennies, et d'influencer des oeuvres comme celles de John Cage, de Marcel Duchamp ou même d'Erik Satie.

Sans doute n'y eut-il jamais rien ni personne de plus anarchiste, de plus irrécupérable, de moins croûteux que Dada.

Il n'y eut jamais d'idéologie Dada, pas non plus de retombée dans l'officialité – juste un rire immense, celui des mâchoires serrées qui refusent la douilletterie naturelle des cerveaux, l'inévitable horizon conformiste des belles oeuvres : « “ART", mot perroquet – remplacé par DADA, PLÉSIOSAURE ou mouchoir. »

Dada-monde

Si Dada est devenu un mouvement mondial – il y eut entre autres Dada Berlin, avec Richard Huelsenbeck, Raoul Hausmann, Johannes Baader et le génial Kurt Schwitters –, c'est parce que, dès le début du xxe  siècle, et prophétisée par Nietzsche ou Lautréamont, la mort du monde est devenue un point de conscience mondial : les temps modernes et leur esprit de conquête n'ont-ils pas été liquidés dans le carnage des tranchées de Verdun ? 

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