Super Cannes ?

La sélection du festival de Cannes 2018 est passée au crible par les critiques de Transfuge... De Jia Zhang-ke à Vincent Lindon, personne n'est épargné.
Par Damien Aubel

dossier cannesLes chouquettes s'entassent sur la table des rutilants locaux de Transfuge, les expressos fument, et les cerveaux aussi. C'est qu'on est au lendemain de l'annonce de la Sélection officielle, qu'on se sent une âme de bookmaker, qu'on a passé une nuit insomniaque à s'interroger sur les uns, sur les autres, à soupeser les mérites, à pointer les défauts. Bref, on a gambergé. Et on s'est dit qu'on allait vous en faire profiter sur quelques films, tous en compétition dans la Sélection officielle, sans oublier un outsider de dernière minute présenté hors-compétition, Lars von Trier. 

Damien Aubel : On ouvre le feu avec un Français, Stéphane Brizé, au film éloquemment titré En guerre, avec, ô surprise, Vincent Lindon. Du Brizé politique, engagé même : une usine s'apprête à fermer, les salariés se rebiffent et la figure de proue de la contestation, c'est Vincent Lindon. 

François Bégaudeau : Brizé a des atouts qui pourraient me convaincre sans nuance (la fibre populaire, le plan séquence), or je résiste. J'avais beaucoup défendu la Loi du marché, mais un soupçon demeure. Sous les apparences d'un cinéaste social, Brizé est d'abord un grand mélancolique. Son motif de base, c'est la défaite. En guerre raconte visiblement une lutte, mais est-ce que cette geste de lutte suffira à en faire un film authentiquement politique ? Ne s'agit-il pas, pour la énième fois, de conter l'impuissance pleine de dignité de la classe ouvrière face au Léviathan capitaliste? Ma crainte redouble en voyant arriver un Lindon déguisé en syndicaliste. La bande-annonce est assez effrayante de ce point de vue. Il n'arrête pas de brailler. Depuis son VIe arrondissement, Lindon doit croire que le syndicaliste, c'est celui qui vocifère. On ne peut pas non plus oublier que Lindon a soutenu Macron, et que ce n'est pas anodin, surtout dans le contexte social actuel. On n'est évidemment pas obligé d'être de gauche pour endosser un rôle de gauche, sauf que Lindon ne cesse de répéter qu'il fait ce genre de film avec ses tripes, c'est lui qui impose l'amalgame entre rôle et acteur. Et cette bipolarité -macronien à la ville, syndicaliste à l'écran-, n'est pas une donnée périphérique, elle sera partie prenante de ma vision du film. 

DA : Plus que de défaite chez Brizé, dont je n'aime vraiment pas le cinéma, je parlerais de fatalité. Mais il ne va pas jusqu'au bout de sa démarche. Au fond, il subsiste toujours chez lui quelque chose qui résiste à cette réduction, quelque chose qui survit à l'anéantissement. 

Frédéric Mercier : Il y a toujours chez Brizé un peu de surplomb. La façon dont il regarde les gens me gêne. C'est toujours le petit bout de la lorgnette, il saisit les petites choses des petites gens... Mais, François, tu parles de lutte pour En guerre, et on pourrait peut-être rêver à un film collectif, un film où Lindon se fond dans la masse. 

Jean-Christophe Ferrari : J'aime beaucoup le Brizé de Quelques heures de printemps et d'Une vie. En revanche celui de La Loi du marché me convainc moins car il raconte cette histoire de façon déterministe : il peint la défaite avec une espèce de complaisance doloriste, de candeur pseudo-humaniste, comme s'il découvrait que le prolétariat connaissait des revers, ce qui n'est quand même pas une chose nouvelle. Alors que ses deux films précédents racontaient certes des histoires de défaite, mais sans déterminisme. 

DA : Changeons de latitude et passons à la Chine, celle de Jia Zhang-ke, qui aligne Ash Is Purest White en compétition. Un film sur les opprimés du capitalisme, mais qui s'inscrirait dans la trame doublement romanesque d'une histoire de gangster et de pègre. Fred, tu es, je crois un jiazhangkiste...

FM : J'aime Jia Zhang-ke depuis ses tout premiers films. J'ai d'abord aimé ses documentaires, en particulier 24 City. Ces dernières années, il y a eu une inflexion vers quelque chose d'un peu plus « mainstream », avec Touch of Sin, Au-delà des montagnes, comme s'il agrégeait énormément de choses en ce moment. C'était Touch of Sin, où on retrouvait son côté documentaire avec un cinéma beaucoup plus « graphique », avec du sang. Mais j'aime moins Au-delà des montagnes, qui péchait par l'excès du côté « graphique », comme s'il essayait de combler un manque d'inspiration par des effets de cinéma... Je suis très curieux de voir celui-ci, même s'il me semble que sa radicalité s'est émoussée, cette radicalité qu'on trouvait dans The World.

JCF : Touch of Sin apportait du neuf, mais je n'y vois rien de « mainstream » : l'emploi du film de sabre, de l'opéra populaire, est d'abord un moyen d'incorporer la culture des laissés-pour-compte et d'en faire un moyen de résistance. 

FB : Au fil des films, son visage est apparu de plus en plus à nu, ainsi que son ressort fondamental, qui est une sorte de sentimentalisme froid. Ce qui l'intéresse dans le fait que la Chine contemporaine, convertie au capitalisme ou encore totalitaire, accable les corps, c'est l'accablement lui-même. J'ai toujours trouvé son cinéma très poseur sur les corps, même si c'était dans des plans grandioses. Ce sont des corps de pochettes de pop triste des années quatre-vingt. Jia Zhang-ke c'est le cinéaste chinois idéal pour Les Inrockuptibles. Son grand talent, sa grande aubaine, c'est la Chine, pays passionnant, car bigger than life et en mutation, mais Jia Zhang-ke est moins fort que la Chine.

DA : Bon, on ajourne-là pour Jia Zhang-khe. Un autre cinéaste, qui déclenche huées chez les uns, ovations chez les autres, c'est Christophe Honoré, qui sera à Cannes avec Plaire, aimer et courir vite, avec Pierre Deladonchamps et Vincent Lacoste. Histoire d'amour homo, entre un auteur et un étudiant, sur fond parisiano-breton... Jean-Christophe, je te sens bouillir...

JCF : Son cinéma m'est insupportable. Le problème d'Honoré est d'être un tard-venu. Tout ce qu'il voudrait faire, d'autres l'ont déjà fait, en particulier le cinéma de la Nouvelle Vague. Il aurait pu aller vers le postmodernisme, aller dans la direction d'une critique des schémas narratifs romanesques, de la déconstruction. Mais il n'a pas cette lucidité-là, c'est un artiste pop, mais sans ce que le pop peut avoir de transgressif. Du pop un peu bébête, qui se contente de rejouer ce qu'il voudrait raconter et de le filmer sous la forme de l'affectation, du bégaiement Tagada. Oui, le bégaiement Tagada, c'est ça Honoré.

FB : A propos d'Honoré, certains semblent rester sur sa première manière, maniériste. Or il y a eu depuis des films singuliers : Homme au bain, projet expérimental, où Honoré essayait de se secouer de lui-même ; Les Métamorphoses, où le geste était un peu satisfait de lui-même, mais quel geste ! ; et Les Malheurs de Sophie, autre configuration de production, autre rêverie. Honoré est plus multiple, foisonnant, audacieux, qu'on ne le dit. Alors peut-être qu'avec Plaire, aimer et courir vite, il revient dans ce que tu décris. Mais il faut observer que c'est la première fois qu'il narrativise frontalement l'homosexualité. Je le vois désormais aller à l'os, et se centrer sur lui-même - ce qui est la meilleure manière d'évacuer définitivement les scories maniéristes.

DA : J'ai eu la primeur d'une projo précannoise de Plaire, aimer et courir vite. Le film est ultra-littéraire, ultra-écrit diront les grincheux, mais ça n'a rien à voir avec le bavardage. Ca fait partie des techniques de survie des personnages : face au Sida, face à des destins contrariés, il y a un mécanisme de défense. Une technique, un « stratagème » comme dit un des personnages : parler. 

FM : Moi qui serais plutôt du genre à trouver son cinéma exaspérant, je considère que Les Malheurs de Sophie sont ce que j'ai vu de mieux de lui, de très loin. Il y avait une rigueur, une actrice qui faisait un numéro « classique », Muriel Robin. On avait le sentiment d'un cadre de production, qu'un producteur était derrière le film. Et il faudrait aussi se demander ce qui suscite tant de passion, négative ou positive, lorsqu'on parle d'Honoré. Je crois que ça tient à sa façon de faire très sérieusement quelque chose de nonchalant et de reprendre la spontanéité de la Nouvelle Vague, mais sous des dehors solennels. Et dans Les Malheurs de Sophie, la présence d'une animation rudimentaire, et le cadre dont je parlais, lui avaient permis de trouver, par la forme même, une sorte d'équilibre. Par la forme, et non, cette fois par l'attitude. C'est ça qui énerve : l'attitude.

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