Retour de Katie Mitchell en ce mois de janvier;

Rencontre à Londres avec une femme d'images qui n'a pas froid aux yeux.
Par Oriane Jeancourt Galignani

DOSSIERLa metteuse en scène britannique présente Schatten, (Eurydike sagt) d'Elfriede Jelinek à la Colline, et La Maladie de la mort de Duras, aux Bouffes du Nord, avec le Théâtre de la Ville. Rencontre à Londres avec une femme d'images qui n'a pas froid aux yeux. 



Le travail de Katie Mitchell, ce sont ces instants stupéfiants qui ont eu lieu ces dernières années sur les scènes de Paris, Londres, Berlin ; le piétinement du comédien silencieux dans Les Anneaux de Saturne, la danse du travesti dans la chambre luxueuse des Meiden, Les Bonnes, la terreur du visage d'Ophélie dans Ophelias Zimmer... Mitchell poursuit un théâtre pensé comme fabrique d'images neuves. Au centre, des figures, souvent des femmes, lancées à la réflexion du spectateur. Et à son système nerveux. Cette artiste de la composition, ancienne étudiante en arts, crée avec méthode, réflexion, ses mises en scène, en un double espace : vidéo et plateau. En ce début de 2018, il semblerait que la Britannique n'ait en France jamais été aussi présente. En janvier, elle met en scène deux textes forts : Schatten, (Eurydike sagt) d'Elfriede Jelinek au théâtre de la Colline, et La Maladie de la mort de Marguerite Duras aux Bouffes du Nord, créée avec le Théâtre de la Ville. Deux textes qui, mis en perspective, révèlent les obsessions centrales de Mitchell. On la dit féministe. Sans doute en assume-t-elle la dimension politique. Mais dans ce féminisme, elle puise avant tout une réflexion sur le genre qui lui permet de transformer ses personnages : ainsi de la patronne des Bonnes de Genet devenue travesti. La métamorphose sexuelle a bouleversé la pièce. Ainsi, l'homosexuel de La Maladie de la mort, devient hétérosexuel. On se souvient qu'à sa parution en 1982, La Maladie de la mort avait été attaqué comme une critique de l'homosexualité, l'homosexuel étant présenté comme incapable d'aimer. Ce court récit d'un homme qui demande à une femme de lui rendre le désir et l'amour sera sur la scène des Bouffes du Nord réduit à l'essentiel : un corps d'homme, un corps de femme, et une voix. Deux hétérosexuels face à face, l'une vivante, l'autre atteint de « la maladie de la mort ». L'art de Mitchell est celui du déplacement. Est-ce alors une surprise qu'elle travaille aussi avec Elfriede Jelinek ? Collaboration évidente, et très attendue Schatten ( Eurydike sagt), créée en 2016 à Berlin, sera donc jouée à la Colline. Le public découvrira une Eurydice d'aujourd'hui, incapable de vivre sur terre, dans l'ombre d'un Orphée, devenu chanteur à succès, qui a besoin d'elle, mais l'empêche d'exister. C'est-à-dire d'écrire, car Eurydice est l'écrivain, nouveau renversement du mythe. De ce monologue scandé, musique si singulière de la prose de l'Autrichienne, Mitchell a fait un road movie. L'actrice, Jule Böwe, est placée dans une voiture, une Coccinelle, en partance pour les Enfers, et Orphée à ses trousses, en moto. Face à eux, des caméras tournent. C'est un décor de course-poursuite. Katie Mitchell se fait fidèle à l'énergie du texte de Jelinek. Les deux femmes partagent ce credo : le mythe d'Orphée et d'Eurydice, c'est un homme qui ne laisse pas vivre une femme en paix dans la mort. Une femme qui préfère rejoindre les sous-sols des Enfers, que de vivre dans l'ombre d'un chanteur, dévoré, écrit Jelinek, par les petites filles qui l'adorent, et par son narcissisme. Les caméras sur scène engendrent des images qui sont montées en direct, et projetées sur scène. Nous sommes à la fois sur le tournage, et face au film achevé. Une technique brillante, qui permet au spectateur d'être dans et hors de l'action. En sera-t-il de même dans La Maladie de la mort ? C'est en tous cas ce que j'espère saisir en me rendant dans l'Est de Londres, au bord d'une autoroute, dans un studio de répétitions où Katie Mitchell et son équipe répètent la pièce. Face à moi, une scène surmontée d'un grand écran. Au fond, un lit entrouvert. Un décor de cinéma. Des indications pour les caméras qui créeront ce « cinéma en direct » devenu la signature de Mitchell. Elle nous accueille fidèle à elle-même, en noir de la tête aux pieds, tête blonde au travail, avalant une soupe et répondant à nos questions d'un même mouvement. Autour de nous, son équipe technique, et Laetitia Dosch et Nick Fletcher qui se préparent à entrer en scène. A l'invite de Katie Mitchell, ils racontent cette exigence à laquelle les soumet la metteuse en scène, la richesse de ses indications scéniques, ses changements fréquents, la difficulté du jeu face aux caméras. Ils nous quittent assez vite, préparent une scène de nus, à laquelle je ne pourrais pas assister. Entretemps, Katie Mitchell, avec humour et attention, répond à mes questions.

Photo Stephen Kumiskey

[...] 

EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO


Retour | Haut de page | Imprimer cette page