Rentrée Littéraire, seconde sélection

Deux belles rencontres, Charles Dantzig et Clemens J.Setz
Par Dossier préparé par Vincent Jaury et Oriane Jeancourt Galignani

C'est la rentrée littéraire Nous vous avons fait une seconde sélection dans ce numéro de livres français ou étrangers, à lire au plus vite. Et deux belles rencontres, Charles Dantzig et Clemens J.Setz

dantzigCharles Dantzig a eu une idée géniale : traiter les gestes, ses propres gestes, nos gestes quotidiens, les gestes de peinture, de littérature, d'amour... Un livre parfait, Traité des gestes, qui rime avec légèreté, poésie et érudition. Par Vincent Jaury
Photo Laura Stevens

«Le flipper est très masculin, espèce de vagin géant à néons où des adolescents pré-baiseurs font gicler des spermatozoïdes. (...) Geste des garçons au flipper : déhanchements ; grandes tapes retenues ; tapes sur le côté. Tranquille assurance qui finit en cambrure de déception, un bras en l'air. » J'ai ri en lisant ce passage. Je me suis dit que j'ai vu mille fois cette scène sans rien imaginer de tel. A quoi sert un écrivain ? A nous apprendre à mieux voir.

«Le geste de fumer une cigarette électronique, sans parler de la laideur de l'objet, et de son odeur de pâtisserie de centre commercial, a l'air d'un biberonnage embarrassé. » C'est si juste, ce «biberonnage embarrassé ». Que voulez-vous, les gens préfèrent être grotesques que de mourir jeune.

«On est comme un singe quand on attend. Gestes arrêtés, statiques. » C'est si vrai qu'il est difficile de ne pas apparaître un peu lourdaud, quand on attend.

«Un des gestes les plus élégants que je connaisse a été montré par Titien dans son Homme au gant : accoudé, il tient un gant dans sa main gantée et pendante. (...) Un geste est une échappée de l'esprit. » Que faire de l'histoire des arts ? De l'érudition la plupart du temps, du raisonnement. Et sinon pour Dantzig, une sorte de poésie.

«Une caractéristique des films de Fellini est son mépris des machos. Les grands musclés, les fiers de leur torse, sont chez lui toujours risibles. »
Tiens, on attendait Dantzig sur Visconti car proustien, et il va chez Fellini pour surprendre. Et il fait ce que tout écrivain doit s'efforcer de réussir : tomber un cliché. Fellini non pas féministe mais féminin.

Si ces passages ne vous donnent pas  envie de lire ce traité, c'est que vous êtes un nostalgique de la littérature réaliste socialiste. Mais nous n'avons pas dit notre dernier mot pour vous faire changer d'avis, lisez l'entretien qui suit.
[...] 
EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO 


_____________________________

 

setzLe Lion de Wittgenstein
A lire absolument, Les femmes sont des guitares (dont on ne devrait pas jouer), de l'Autrichien Clemens J. Setz. Quand Foster Wallace rencontre Thomas Bernhard. Portrait d'un des écrivains les plus puissants de langue allemande.
Photo: Franck Ferville

Vous connaissez peut-être le paradoxe de Wittgenstein, aussi fameux qu'opaque : « si un lion pouvait parler, nous ne pourrions pas le comprendre. » C'est une des phrases préférées de Clemens Setz. A lire Les Femmessont des guitares , on saisit bien pourquoi. Ce livre met en scène au cours de mille pages hommes, femmes, amants, soignants, malades, barman, amis qui usent d'un même langage, sans réellement parvenir à s'atteindre. L'écrivain autrichien semble s'épanouir dans ces failles, ce qu'il appelle aussi dans une filiation surréaliste le « non sequitur ». Le langage du lion est inintelligible parce qu'il transmet une expérience radicalement étrangère à notre vie humaine. La langue de Setz relève de cette même singularité : il écrit de l'intérieur, et de l'extérieur de notre tribu. En humain, et en fauve. Le titre même, les femmes sont des guitares, ou, en allemand, Die Stunde zwischen Frau und Gitarre , « l'heure entre femme et guitare», initie à la richesse poétique de la langue de Setz. Il reconnaît d'ailleurs s'être inspiré d'un titre de Peter Handke, Die Stunden der wahren Empfindung,  auteur qu'il adore, et qu'il relit sans cesse. Ce matin, donc, je m'attendais à rencontrer le lion de Wittgenstein himself : une créature majestueuse, en pleine force de l'âge, dont je ne comprendrai pas le quart du puissant borborigme. Setz est un jeune fauve trente-cinq ans. Il s'avère sympathique, clair, civilisé. Certes, il accorde un soin religieux au choix de sa nourriture, évoque avec gravité le danger du sucre, lit chaque jour des articles sur la question, et use d'abréviations médicales assez méconnues. Outre-Rhin, on le compare à David Foster Wallace. Ses cheveux longs, ses références aux jeux vidéos, à Stephen King ou à la musique contemporaine, son intérêt pour la psychiatrie, accréditent cette parenté. Mais il balaie la référence « Bien sûr, je l'ai lu, même dévoré, plus jeune. C'est un peu le syndrome Herman Hesse pour notre génération, non ? Mais je ne crois pas partager la distance de Foster Wallace avec les gens. Il était un écrivain de l'ennui. Vous connaissez la phrase de John Cage ? si tu t'ennuies pendant deux minutes, essaie quatre minutes. Je crois beaucoup en cette phrase, et pas du tout en l'ennui. » Il n'est ni le maniaco-dépressif, ni l'étudiant prodige qu'était l'écrivain américain. Mais demeure chez lui un côté « geek » qu'il assume. Jusqu'à la fin de l'adolescence, il se consacre aux jeuxvidéos. Il commence à lire à seize ans. Sa sauvagerie, il la réserve, semble-t-il, pour ses livres. Cinq romans, (deux sont traduits en français chez Jacqueline Chambon, Les Enfants indigo , il y a deux ans, et celui-ci) plusieurs recueils de nouvelles ( un seul traduit en 2013, chez Jacqueline Chambon aussi, L'Amour au temps de l'enfant de Mahlstadt , qui a impressionné les quelques-uns qui l'ont ainsi découverts en France, textes forts qui annonçaient une filiation avec son compatriote cinéaste Ulrich Seidl), une pièce de théâtre (au titre merveilleux, Les Nations Unies , chronique de la destruction d'une famille). Il a consacré ses dix dernières années à construire un univers fantasque et sombre, peuplé de malades, de solitaires, d'endeuillés, à la frontière de l'insensé. Ses lieux sont les bars, les hôpitaux, les rues désertes, enneigées, et les appartements de Graz, sa ville natale au Sud de Vienne, qu'il n'a jamais quitté. Le corps et ses faiblesses, la nourriture, la sexualité, balisent cet univers qui nous fait suivre des êtres au bord de la défaillance. Ainsi, de la description du personnage centrale des Femmes sont des guitares , jeune femme épileptique : « Petite, Nathalie adorait les poulies, elle en imaginait partout. Sur les façades des immeubles, derrière les fenêtres des grands complexes immobiliers, et, bien sûr, à l'intérieur de sa tête, où il arrivait que l'instance de contrôle, la petite main, lâche prise, et alors tous les poids dégringolaient, et c'était le retour du grand mal ». Il dira plus tard, à la fin de notre entretien que Nathalie est de ceux qui se situent au bord de la vie. C'est cet équilibre là, à un geste de la chute, ou de la mort, que raconte l'écrivain Setz. Nathalie, superbe héroïne de vingt-et-un ans, aide-soignante dans un centre pour handicapés mentaux et physiques, à la sexualité promeneuse et à l'intuition morale constante, s'avère un impressionnant champ d'exploration pour l'écrivain psychologique Setz : « c'est la première fois que je m'attelais à écrire un personnage plus intelligent que moi » admet-t-il. Est-ce Nathalie, le huis-clos de la clinique et sa galerie de figures abîmées, ou les quatre ans de travail qu'il a consacrés au livre qui lui ont conféré une nouvelle force ? Je l'ignore, mais il n'avait jamais révélé une telle richesse d'images, de mouvements psychiques, ni une telle acuité dans la création de ses personnages.

[...] 
EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO

Retour | Haut de page | Imprimer cette page