Rentrée littéraire: Les meilleurs romans

Par Anonyme

En cette rentrée littéraire, Transfuge vous fait part de son grand favori: Philippe  Forest; de ses valeurs sûres: Bret Easton Ellis, Don DeLillo, Michel Houellebecq, Thomas Pynchon; sans oublier les outsiders: Valentin Retz, Claude Arnaud, Marc Weitzmann.



CRITIQUE : Le Siècle des nuages de Philippe Forest retrace l'existence du père de Philippe Forest, animée par une passion : l'aviation. De l'enfance à Mâcon, dans cette province d'avant-guerre si proche de la France de Pagnol, à la débâcle qui mène Jean Forest à s'engager en tant que pilote aux États-Unis, le père s'offre comme un pionnier du ciel et de l'Histoire aux yeux du fils.  Ce roman de près de six cents pages est donc l'histoire d'un rêve d'homme qui épousa celui du siècle, lorsque les avions blancs d'Air France incarnaient encore le triomphe de la démocratie, et lorsqu'il n'avait pas encore sombré dans la vieillesse.





Cette vie se termine vite et mal, comme elles le font toutes. Ce jour de novembre 1998, un homme tombe inanimé rue de la Procession à Paris. Il promenait son chien et meurt sur le coup, à près de 80 ans. Cet homme a un fils. Plus de dix ans après, Philippe Forest consacre un roman à cet inconnu qui fut un jour son père, Le Siècle des nuages. Jean Forest ressemble à bien des égards à mon père ou au vôtre, ces hommes dont on croit tout savoir et dont on sait si peu. Le silence du père est l'ultime énigme de la vie d'un fils. Assez absent pour qu'on l'idéalise, assez présent pour qu'on regrette la vie passée avec lui, le père s'offre en questions aux souvenirs de sa progéniture. Peut-on même saisir cette figure paternelle qui se présente tour à tour sous les traits d'une loi à dépasser, d'un idéal viril à surmonter, d'un dieu à renier ou d'une statue devant laquelle s'incliner ? Philippe Forest ne se place ni sous l'égide freudienne, ni dans l'attitude de l'hagiographe. Il choisit le sentier ouvert par Joyce, un de ses auteurs fétiches, pour tracer les contours de cet homme dont il partage « les mêmes yeux, la même voix », mais dont il ignore les blessures et les remords. Il emprunte à l'auteur irlandais l'idée qu'il est lui-même « le fantôme de son propre père », qu'il poursuit le spectre du disparu. Comme Hamlet se jure de venger un père dont il ne fut jamais intime, Philippe Forest admet au coeur de son roman l'étrangeté de son géniteur. Il s'agit donc, autour du visage flou du père, de tenter l'aventure romanesque originelle : celle qui part d'une   

« grande et dérisoire parole de compassion ».

Le livre de Philippe Forest pourrait s'intituler « Une vie française », tant cette existence s'avère une parmi d'autres dans l'histoire de la France du XXe siècle : traversant la Seconde Guerre mondiale sans héroïsme, participant au miracle des Trente Glorieuses, le père de l'écrivain a suivi les sentiers tracés de sa génération animée par l'illusion d'une victoire totale et définitive du bien sur le mal. Et c'est autour de cette chimère que l'écrivain organise le face-à-face avec son père. Dans ce siècle fasciné par l'Amérique, ce « land of opportunities » incarné par le visage buriné d'Henry Fonda à la fin des Raisins de la colère, Jean Forest a choisi l'instrument de son rêve : l'avion. De Mâcon à l'Algérie, du Boeing éléphantesque au profil d'aigle du Concorde, cet homme fait de l'aviation sa religion. Sur les traces de l'aéropostale de Saint-Exupéry ou de la flamboyance du héros américain Lindbergh, ce pilote d'Air France se projette comme un des agents de la démocratie victorieuse. Animé par cet optimisme technique et politique unique dans l'Histoire, il devient pilote de long- courriers, à une époque où ces hommes en uniforme marine croient faire « tourner la mécanique du monde».

Sans doute tente-t-il, dans ces années d'après-guerre, d'oublier que cette aviation fut l'élément central d'une extermination technique dont les ruines de Hambourg ou de Coventry témoignent encore de l'atroce efficacité. À lire le récit de cette existence, on n'échappe pas à l'interrogation du lecteur du XXIe siècle : ces Français qui embrassent le miracle économique des années 60, ces Français animés par « la conviction que le jour d'après vaudra toujours la peine d'être vu», ne sont-ils pas coupables d'indifférence historique ? Dans la poursuite du spectre de son père, Philippe Forest refuse de juger sa génération. Car le sentiment d'une Histoire cyclique et vaine, peut-être le pilote l'a-t-il éprouvé au même titre que le romancier. Et chez ce père qui ne lit pas, on devine, comme chez l'écrivain, une sagesse triste née de la trop longue contemplation du vide.

Entre ces deux hommes dont la relation s'est construite sur l'absence, le dialogue s'amorce au moment du pire, face à un enfant de 4 ans qui se meurt d'un cancer. L'écrivain décrit l'agonie de sa petite fille qui subit plusieurs opérations avant de succomber sous ses yeux, s'inscrivant ainsi dans la lignée de son premier roman, L'Enfant éternel. Si Philippe Forest revient dans chacun de ses livres à cette tragédie qui l'a touché il y a plus de dix ans, c'est parce qu'elle se situe à l'origine de son écriture. Sans elle, l'auteur n'aurait sans doute jamais atteint cette abyssale compréhension des hommes qui lui permet de partager leur souffrance. Dans ce dernier roman, l'horreur de la perte vient unir le père et le fils face à ce fait « strictement impensable ». Ils subissent ensemble la révélation formulée par Ivan Karamazov dans le roman de Dostoïevski : ni Dieu ni justice possibles dans un monde qui accueille la souffrance d'un enfant. Comment ne pas penser alors que le narrateur, un géniteur qui a perdu son unique enfant, fait renaître ce père dans le roman pour ne pas rester orphelin ?

Mais si Philippe Forest idéalisait sa fille dans L'Enfant éternel sous les traits immortellement jeunes de Peter Pan, il retrace ici avec lucidité la déchéance d'un homme en fin de vie. Dans les yeux du fils, le pionnier du ciel entame son naufrage dans la vieillesse. Et le fils ne s'épargne rien. Pas même cette dernière image de l'homme à la retraite, ayant quitté les pistes flamboyantes d'Orly pour rester figé dans « l'immobilité ahurie d'une durée vide ». L'écrivain s'est longtemps penché sur le deuil, mais il met ici en scène une autre solitude : cette incompréhension de l'homme face à la décrépitude de son monde, de ses rêves, de ses vieilles lois qu'il croyait immuables. Là se révèle peut-être le plus grand courage du romancier : il ne se détourne pas du lent désenchantement que peut être la fin d'une vie d'homme. Le fantôme du père vieillissant murmure-t-il alors la prophétie de l'existence du fils ? Comme Bloom dans Ulysse peut devenir un modèle pour Stephen parce qu'il accomplit jusqu'au bout l'épopée fondatrice, le père décrit par Philippe Forest, jusqu'à ses dernières maladresses de vieux, devient notre père à tous.

À la fin du livre ne reste de ce père qu'un testament vide, un silence résigné. Dans cette langue amère et mélancolique qui devient son sceau, Forest écrit : « Un père ne pouvant rien enseigner à ses fils, aucune croyance, aucune valeur, sinon en leur donnant l'exemple d'une liberté vide à laquelle il leur appartiendra plus tard de donner eux-mêmes la forme vaine qu'ils voudront. »...



Le dossier "rentrée litttéraire" n'est pas disponible en ligne.

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