Rentrée Littéraire

Par Dossier préparé par Vincent Jaury et Oriane Jeancourt Galignani

C'est la rentrée littéraire, nous vous avons fait une première sélection dans ce numéro des meilleurs romans français ou étrangers. Avec deux livres en particulier, ceux de Daniel Mendelsohn et d'Eva Ionesco.


mendelsohnUne Odyssée, un père, un fils, une épopée, est un des très grands livres de la rentrée littéraire. Où Daniel Mendelsohn, l'auteur des Disparus, dessine le portrait de son vieux père à travers l'Odyssée d'Homère.

Un homme de quatre-vingt-un ans, prénommé Jay, mathématicien de New York à la retraite, décide de suivre des cours de licence au Bard College, consacrés à un poème de douze mille cent dix vers, l'Odyssée d'Homère. Ils dureront seize semaines, chaque vendredi matin de 10h30 à 12h30. C'est une lacune qu'il souhaite réparer, lui qui se souvient avec plaisir de ses cours de latin, interrompus trop tôt, lorsqu'il traduisait Ovide. Ce qui n'est pas commun, c'est que l'enseignant de ce séminaire est son fils. Le père et le fils ne s'arrêteront pas là, puisqu'ils décideront de faire une croisière sur les traces d'Ulysse. Peu de temps avant la maladie, puis la mort du père.

Daniel Mendelsohn raconte cette histoire qui est la sienne dans ce très réussi Une Odyssée, un père, un fils, une épopée. L'histoire émouvante du rapprochement d'un fils et d'un père en fin de vie, alors que leur rapport était assez distant, sans communauté d'esprit. Mendelsohn n'est pas un écrivain de la confession directe. Peu à peu, il a construit une méthode particulière. Si dans le premier tome de sa trilogie, L'Etreinte fugitive, la narration autobiographique demeure majoritaire, depuis Les Disparus, deuxième volet de sa trilogie, il alterne de manière de plus en plus habile vie intime et érudition. Ici, le fameux texte d'Homère prête à un certain nombre de questions, dont beaucoup sur les rapports père/fils (Ulysse et Télémaque, Ulysse et Laërte, Télémaque et des figures de père de substitution). De telle sorte que, subtilement, Mendelsohn opère des glissements à partir de son art très maîtrisé de la maïeutique, du questionnement homérique à des questions qui valent pour son intimité. Est-il possible de connaître ses parents ? Qu'est ce qu'un père ? Qu'est ce qu'un fils ? Pour Mendelsohn, le plus beau chant du poème est le chant XVI, qui célèbre les retrouvailles d'Ulysse et de Télémaque.

Mendelsohn confirme à sa manière que la littérature est la recherche d'une forme. C'est souvent le sujet qui impose la forme d'un livre. Là, brillamment, Mendelsohn calque son récit intime sur ceux de l'Odyssée. On y retrouve par exemple un “proème" où il synthétise les propos et histoires qu'il développera tout au long de son livre. Plus généralement, il opte pour une narration circulaire, dont les Grecs usaient souvent et qui est la forme principale chez Homère. Donc une trame principale (le père à la fac, la croisière, l'hôpital et la mort) et mille digressions, personnages secondaires et sauts dans le passé.

Le travail, d'une extrême cohérence chez cet auteur, est le même de livre en livre. Ce qui l'intéresse, fondamentalement, c'est l'exercice du dévoilement. Comme chez les savants grecs, il aime voir ce qui se cache derrière le mythe, considéré par eux comme un fruit savoureux caché sous une enveloppe trompeuse. L'esprit de Mendelsohn fonctionne de cette façon. Dans Les Disparus, il faisait naître la vérité familiale, celle de son grand-père et de son grand-oncle Shmiel, principalement, ensevelie sous différentes légendes ; et dans ce livre la quête du père est passée au tamis d'un questionnement démythifiant. Un mot sur la langue : à relire ses deux précédents ouvrages, le langage de Mendelsohn s'est peu à peu modifié. Où l'on est passé d'une langue assez proustienne, au style ample, à une langue plus sèche, plus sobre, plus retenue, peut-être moins empreinte de sentimentalisme. Cette manière de se souvenir et de comprendre, par rapprochement entre un texte majeur et son autobiographie, est très agréable parce que rare, tant dans le roman personnel dominent la méthode psychanalytique (par association d'idées libre, le roman de Grégoire Bouillier, Le Dossier M, en est un parfait exemple en cette rentrée) et la tendance proustienne de remémoration herméneutique.

(Photo d'ouverture de Matt Mendelsohn)

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eva ionescoInnocence est le premier roman d'Eva Ionesco qui revient sur son enfance et ses drames, dans une esthétique brute et hypnotisante. Portrait d'une singulière artiste.

Parfois, elle l'imite. La phrase commence, Eva Ionesco prend son ton habituel, grave, sophistiqué ou parigot selon les moments, et puis, parce qu'elle parle de l'autre, de ce qu'elle était, de ce qu'elle mentait, elle ralentit, change de timbre, révèle un accent geignard et grandiloquent, se caresse les poignets, croasse, « ma fille est agressive... », Irina Ionesco apparaît devant nous. L'Irina qui traîne à la Coupole dans les années 70 pour repérer des filles un peu paumées qui poseraient nues pour elle, l'Irina qui boit un verre avec Robbe- Grillet et Mandiargues, l'Irina qui montre à qui veut les photos de sa fille, sa si jolie petite fille qui l'accompagne partout. Plus de quarante ans après, Eva Ionesco peut retrouver d'instinct le ton, les gestes, les mots de sa mère, alors même qu'elle ne la voit plus depuis longtemps. Il y a du médium là-dedans. Elle ne ressemble en rien à cette mère qu'elle appelle de son prénom : Irina est aussi terrienne qu'Eva est aérienne, théoricienne qu'Eva semble instinctive, attentive aux êtres avec la voracité d'un oeil photographique, qu'Eva s'avère parfois à demi-présente pour celui qui lui fait face. La seule chose qui demeure de la vie avec sa mère, ce sont les vêtements, les tissus, les promesses qu'ils inaugurent et qu'Eva adore toujours. Ce matin de juillet où je la retrouve au Vaudeville sur une place de la Bourse déserte, elle est cintrée dans une robe noire et cuivre brodée du plexus au nombril, tête peroxydée par le soleil, épaules bronzées par son récent voyage à Bénarès, et maquillée à la Gena Rowlands dans Opening Night, elle est retraversée par ce qu'elle appelle « les séquences » de son passé. « Cette vacherie de vie » me dira-t-elle plusieurs fois, « vous voyez ce que je veux dire ? ». Après lecture d'Innocence, oui, on commence à comprendre ce que c'était que cette vacherie de vie dans laquelle Eva Ionesco a baigné au cours de son enfance. De ses quatre à ses dix ans, époque où l'enfant vivait entièrement sous la coupe de sa mère. Une vie si vache qu'on se demande comment cette fine silhouette, si apparemment vulnérable, a pu la surmonter.

On connaît l'histoire, elle l'a déjà raconté il y a sept ans dans son film, My Little Princess, saisissant couple d'Huppert et de la petite Anamaria Vartolomei, et son mari, Simon Liberati, est revenue sur certains passages de sa vie dans le très beau Eva en 2015. On connaît les faits, les photos pornographiques, ce style gothico-kitsch dans lequel Irina ensucre le corps nu de sa fille dès son plus jeune âge, ces poses pornographiques que la dentelle et les rubans soulignent dans un imaginaire pseudo-décadent, et qu'un petit milieu influent qualifiait d'art. On a suivi de loin en loin les procès qui opposaient Eva à sa mère, pour que les photos ne circulent plus, puis celui de sa mère à Simon Liberati pour qu'Eva ne paraisse pas. Mais de cette histoire, une chose manquait : la voix de l'enfant. On le comprenait, il y avait le traumatisme, et pas grand monde, parvenu à l'âge adulte, n'est capable de retrouver ce timbre farouche des premières années. Quand elle évoque son enfance, Eva abandonne son allure d'héroïne de Cassavetes pour se faire Von Stroheim lorsqu'il joue après-guerre ce ventriloque qui fait parler sa poupée sur scène, lorsque la poupée prend une voix si singulière, qu'on en oublie le marionnettiste pour l'écouter raconter son étrange vie de poupée. Eva aussi change de voix lorsqu'elle évoque l'absence de son père, et la vie de claustration, de poses forcées, de rendez-vous interlopes. « Tu es un monstre. » lui disait sa mère lorsqu'Eva a commencé à se rebeller vers neuf, dix ans. Eh bien aujourd'hui, le monstre, c'est elle, Irina, rebaptisée Irène dans ce livre, Innocence. Elle y est la mère « jalouse » et « perverse » me dira Eva plusieurs fois au cours de nos deux heures d'entretien, la femme au visage refait, aux mensonges permanents, à la domination totale.

Eva a inversé les rôles. C'est peut-être pour cela que le livre acquiert une telle puissance d'évocation : il n'est pas l'ouvrage momifié du passé, mais, en pur avatar proustien, la mise en mouvement d'un bal de têtes, où les anciens manipulateurs deviennent les corps parlants d'une toute nouvelle chorégraphie initiée - qui l'aurait cru à l'époque ? - par l'enfant que l'on a déshabillée, et fait poser, danser, pour amuser les messieurs de Paris, de Londres, d'Ibiza, les amateurs de jeunes corps impubères, de transgressions de chambres noires, à qui Lewis Carroll et les images de David Hamilton ne suffisent plus. La petite fille que l'on présente sur les photos dont les titres sont explicites, « en bondage, Alice, le petit chat miaou, ma princesse, Eva Lolita chérie, Eva au grand chapeau, nue avec des ciboires et des crucifix », prend la parole. Elle construit par brèves scènes très visuelles et dialogues toujours justes, l'histoire des dix premières années de sa vie. « J'ai commencé par écrire à la troisième personne », me raconte-t-elle, « et puis j'en ai eu marre » Dois-je vous le préciser ? Eva Ionesco ne cherche pas à se « situer » dans la littérature française contemporaine, dans le sillon d'une Christine Angot par exemple, même si elle a lu ses livres. Il ne s'agit pas de ça ; ce « je » qui nous prend à témoin signe la revanche d'une enfant, d'une Alice qui ressort du miroir, et nous raconte les choses telles qu'elles étaient réellement au pays des merveilles.

(Photos Thomas Pirel)

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