Notre palme

Robin Campillo fait retentir les 120 battements par minute des débuts de l'histoire d'Act Up, au tournant des année 90. Un chef-d'oeuvre, en compétition officielle et en août en salles.
Par Damien Aubel

notre selectionScène de métro à Paris. Un petit groupe bigarré, assis dans une rame. Ca discute, avec l'air rigolard, fier de son allure, qui suit les montées d'adrénaline : des militants d'Act Up, tout juste sortis du commissariat où une descente dans les locaux d'une grosse boîte pharmaceutique les avait conduits. La conversation, à bâtons rompus, tombe sur le photographe qui les accompagnait, qui s'y croyait, façon reporter de guerre. « J'ai rien vu », s'étonne l'un. « T'étais trop dans l'action », réplique un autre. Question que pose et repose le splendide film de Robin Campillo qui chronique les années de genèse d'Act Up via une trame d'abord polyphonique, puis resserrée sur un couple, Sean qui se fane, meurt à vue d'oeil, et Nathan qui l'escorte jusqu'aux derniers instants. Question qui est celle de tout militantisme : comment ne pas être « trop » dans l'action ? Comment canaliser, élaborer celle-ci ? Vieille question de stratégie : comment concilier l'action et la réflexion ?

Première piste : l'expertise, mais au sens démocratique : la possession par tous du savoir, la confiscation des privilèges des spécialistes. En l'occurrence, il s'agit pour tous ceux qui sont atteints du Sida de maîtriser les « dossiers » médicaux, les acronymes des thérapies, les taux de cellules, les symptômes et les syndromes, l'actualité de la recherche, mais aussi la logique économique et communicationnelle de l'industrie pharmaceutique... Le film est didactique, mais au meilleur sens du terme : il montre comment se forme cette arme qu'est un discours informé. Car agir, ce n'est pas seulement multiplier les actions d'éclat, façon happenings, c'est aussi parler. Faire irruption dans un lycée pour distribuer des préservatifs dans le cadre d'une politique de prévention ; trouver le bon slogan, celui qui va claquer (mention spéciale à « des molécules pour qu'on s'encule »). Et surtout débattre.

120 battements par minute est un film rhétorique. Mais, là encore au meilleur sens du terme. Comment réguler, rationaliser, une parole qui est action ? Celle qui dans les « RH » ( réunions hebdomadaires ») circule ou ricoche entre les militants, cette parole qui, dans des locaux déterminera telle manif, telle intervention. Avec des règles, expose d'emblée celle qui fait office de meneuse de jeu, Sophie (Adèle Haenel). Minutage du temps alloué à chacun, claquements de doigts en guise d'applaudissements pour ne pas couvrir les orateurs... C'est l'exercice de la démocratie, tout simplement.

Une démocratie qui est aussi celle des corps. Car s'il s'agit de concilier action et réflexion, cela se traduit au niveau le plus individuel, par une déclaration d'égalité entre le siège de l'une et celui de l'autre, entre le corps et la conscience. D'où ces scènes de sexe, sensuellement somptueuses, où l'image semble se dissoudre dans le grain de la peau, dans les galbes des membres enlacés, baignés de nuit. Mais la richesse sensorielle n'épuise pas ces séquences : on baise, mais on se raconte aussi beaucoup, comme Sean se raconte à Nathan, au lit. La conscience de soi, de son histoire, de sa vie, est toujours là, plus aigüe que jamais, intacte au milieu de l'ivresse du corps et des désirs. Pour Robin Campillo, Act Up est une aventure qui engage l'être.

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