Les femmes d'aujourd'hui

Ni Femen, ni Girly
Par Dossier coordonné par Vincent Jaury et Oriane Jeancourt Galignani

dossier du mois 76Les femmes se réinventent dans le roman contemporain. Que ce soit chez Christine Angot, Maylis de Kerangal ou d'autres, elles réclament leur droit à la singularité.

 

Où sont les femmes dans la littérature d'aujourd'hui ? El les sont partout : nombreuses dans le très beau livre de Christine Angot à paraître ces jours-ci, La Petite Foule, centrales dans Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, multiples sous la plume de la prix Nobel de littérature 2013, la Canadienne Alice Munro, puissantes chez Régis Jauffret relisant l'affaire DSK dans La Ballade de Rikers Island et surprenantes chez Margaret Drabble dont paraît Un bébé d'or pur, singulière fiction sur la destinée d'une petite fille et de sa mère célibataire. Septembre 2013 a aussi vu la dernière apparition d'un grand personnage féminin : Marie, l'égérie de Jean-Philippe Toussaint, qui dans Nue fait ses adieux à la « femme océanique » apparue dans Faire l'amour. Elles sont partout, ces femmes, mais est-ce pour autant l'annonce d'une victoire du féminisme dans la littérature ? Une phrase échappée du roman de Christine Angot pourrait résumer ce qui réunit ces figures de femmes contemporaines : « Elle voudrait qu'on arrête de batailler avec elle. » Les femmes présentées dans ce dossier échappent à la figure attendue de la combattante. Oubliez les archétypes circulant dans notre société soudain obsédée par « le genre » : ces femmes ne sont ni femen, ni girly, elles ne brandissent aucune féminité politique. Et même les petites filles qui arpentent les portraits qui constituent le roman de Christine Angot n'aspirent à rien d'autre qu'à rire et travailler. Autre exemple fort, Alice Munro. « Je suis féministe dans la mesure où je juge important de penser l'expérience féminine dans la littérature », a-t-elle déclaré il y a quelque temps, atténuant son féminisme assumé des années soixante-dix. Pourquoi Munro ne se dit-elle pas féministe ? Pour ne pas s'enfermer dans une pensée politique ? Sans doute. Mais peut-être aussi parce que son idée de l'émancipation féminine s'est transformée. Souvent, les femmes sont à l'image du nom de l'un de ses fameux recueils, des « Fugitives » cherchant un moyen de s'échapper d'une communauté première. L'une de ses nouvelles, « Dimensions », l'une des plus troublantes de son dernier recueil, Trop de bonheur, suit une femme qui s'éloigne de son mari avant qu'il n'assassine ses enfants. Le récit est d'une extrême cruauté, puisque la narratrice retrouve ce mari et se rapproche une nouvelle fois de lui, malgré l'assassinat des enfants. On trouve là une singulière pensée de l'aliénation étrangère aux dogmes féministes, comme une mise en accusation des idéaux féministes des années soixante-dix par lesquels le personnage féminin de « Dimensions » aurait pu être abusé. Cet envers du féminisme, on le retrouve chez l'autre Anglo-saxonne de ce dossier, Margaret Drabble, écrivain étiquetée par certaines critiques féministes anglaises dans les années soixante comme « l'écrivain de la maternité » après son roman consacré à une mère célibataire, The Millstone (non traduit), et qui dans Un bébé d'or pur se réinterroge, cinquante ans plus tard, sur la nature de cette mère. Figure de la mère que l'on retrouve aussi chez Christine Angot qui brosse le portrait, à travers un journal intime, d'une mère qui abandonne son enfant, avec un mélange de désespoir et de désinvolture qui exclut ce texte de la littérature féministe traditionnelle. Comme on aurait sifflé la mi-temps du féminisme, on retrouve dans chacun de ces romans l'avènement du doute. Alice Munro met au jour la cruauté féminine, Christine Angot, sa fragilité, Maylis de Kerangal, son nomadisme, Régis Jauffret, la fin de son sacrifice, Jean-Philippe Toussaint, sa dualité. L'émancipation est assumée, elle n'est plus à arracher. Ces trente dernières années, Annie Ernaux, Chantal Thomas, Nancy Huston ont notamment porté en France les combats essentiels de la femme en lutte : écrire un avortement, rappeler l'esclavagisme des femmes à l'âge classique, retracer le désarroi d'une femme pendant la libération sexuelle ont contribué à forger une littérature contemporaine d'émancipation. Cette nécessité combative demeure chez des écrivains de langue française comme Scholastique Mukasonga, infatigable interrogatrice des racines du génocide rwandais, ou Fariba Hachtroudi, qui déterre la mémoire des prisonnières politiques des geôles iraniennes. On a vu aussi chez une jeune Américaine comme Ayana Mathis la peinture forte de la condition féminine noire au xxe siècle dans Les Douze Tribus d'Hattie. Mais ce sont des textes de mémoire, non de lutte contemporaine. Dans les romans qui nous intéressent ici, une autre figure émerge, celle d'une femme qui serait un homme comme les autres. Une manière pour Maylis de Kerangal, comme pour Christine Angot d'instaurer une ère de doute après l'époque des combats féministes. Le genre est un terrain de jeu pour ces écrivains, une énergie romanesque.

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