La lumière et c'est tout

Avec Mektoub my love, canto uno, Abdellatif Kechiche porte son art vitaliste à son point culminant.
Par François Bégaudeau

kechicheL'auteur de cette critique est aussi l'auteur du roman dont le film critiqué est l'adaptation. A supposer que ce cumul des mandats ouvre un débat éthique, la vision de ladite adaptation le clôt aussitôt. D'évidence, le roman n'a été à Kechiche qu'un aiguillon, une piste d'élan - un paillasson, ajouterait le romancier piétiné et ravi de l'être. Commençant par implanter une fable vendéenne à Sète, le fief sudiste où il avait déjà tourné La Graine et le Mulet, Kechiche a fait du Kechiche. Mektoub my love, canto uno offre même une sorte de version radicale de son art. Qui, partant, divisera plus que jamais.

Car Kechiche divise. Kechiche parfois rebute, et l'on ne parle pas de sa réputation de tyran des plateaux. Il fallait voir les grimaces de certains évoquant, non pas le tournage, mais la facture de La Vie d'Adèle. Les grimaces littérales. Ce n'était pas seulement un ensemble de réserves qui les mettaient à distance de l'oeuvre, c'était un malaise, un malaise physique. Concernant Kéchiche, et plus manifestement qu'à propos de n'importe quel autre artiste, le clivage est d'ordre physique.

De Mektoub on sortira comblé ou saturé, ivre de joie ou nauséeux, enchanté ou déchantant. Plus encore qu'avec Adèle ou La Vénus noire, puisque tous les boutons sont poussés, ce bloc de vie sera à prendre ou à laisser. A ingurgiter goulûment, ou régurgiter. Pas de place pour une position intermédiaire. Tu es dedans ou dehors. Tu prends ou tu sors. Tu t'enivres avec la bande, ou tu es le type à jeun dans une soirée vodka.

Séquence 1 : Amin, vingt ans, au côté duquel on a traversé Sète à vélo pendant le générique, surprend sa copine d'enfance Ophélie en pleine copulation avec son cousin Toni - première et dernière scène du genre, par la suite le désir omniprésent rendra superflue son actualisation sexuelle. La scène dure, Amin mate. Par la fenêtre d'une petite maison. Dispositif classique de voyeur qui justifierait, en toute orthodoxie, des plans cadrés depuis la position de l'observateur clandestin. Or la caméra est posée dans la chambre, avec le couple tout à son plaisir haletant. Elle cadre à fleur de chair et de peau. Au plus près des corps toujours, suffoquant avec eux, vibrant de leurs vibrations. 

La mise en scène de Kechiche est corpocentrique. C'est le corps qui produit le plan et règle sa valeur. D'où pas de plans sans corps - pas ou peu de vues d'ensemble, par exemple. C'est sur lui qu'on serre toujours, car il est le foyer énergétique, il est la source et la destination, il est le sujet et l'objet. 

Esthétique immersive

Le risque de cette circularité est l'étouffement. Les grimaces devant La Vie d'Adèle tenaient d'abord à cela. A ce qui peut aussi se nommer absence de point de vue. La première séquence refuse d'arrêter un point d'où l'on voie. Le corps est filmé comme s'il se voyait lui-même. Le point de vue, c'est la scène elle-même. Appelons ça une esthétique immersive. Et donc Kechiche ne s'est jamais autant immergé. Pendant trois heures, nous voici plongés en apnée dans le tourbillon de la jouvence estivale, des jeux de mer, des danses, des verres engloutis, des cigarettes grillées. Toujours plus long, et plus intense. Toujours plus étirées les scènes. Toujours plus insatiables les corps. Toujours plus bavardes les palabres. 

kechicheEt toujours plus ressassants les monologues. Dans le cinéma de l'impro, même si celui-ci l'est beaucoup moins qu'il en a l'air, il est d'usage de couper au montage les redites. Kechiche les garde. Du moins en retient plusieurs. Trois fois la mère d'Amin confie que l'évolution de Clément lui déplaît. Quatre fois Ophélie certifie qu'elle n'est pas jalouse du couple que forment Toni et Charlotte. Pourquoi n'est-ce pas redondant ? Parce que la seconde fois n'est jamais identique à la première, mais surtout parce que cette répétition atteste ce qui est vigoureusement dénié. Le ressassement d'Ophélie carbure à la jalousie. Ce ressassement est de l'énergie incarnée ; il est l'empreinte verbale de la vitalité, qui est à la fois le ressort du film et son sujet englobant. Dans l'interminable (= ce qu'on ne saurait terminer) séquence de boîte de nuit où le film grille avec éclat ce qui lui reste de batterie, tous les cinéastes du monde ne retiendraient qu'un moment de pole dance au montage, quand même ils en auraient plusieurs en stock. Kechiche en garde quatre. Ou cinq, on ne compte plus. Elodie ouvre le bal. Puis Céline enchaîne. Et voici qu'Elodie y retourne - on y retourne toujours. Et que la tante s'y met aussi. Jouée par Hafsia Herzi, qui dans La Graine étirait ad libitum sa danse du ventre pour faire patienter les clients, en Shéhérazade dont l'atout n'était pas le verbe mais le corps, infatigable. Le tunnel de pole dance de Mektoub ne se donne même plus ce genre de prétexte fictionnel. Tant que ça danse, ça ne meurt pas : message unique et suffisant. Ce qui vit est aimable aussi longtemps que ça dure - dans Mektoub my love on peut entendre une traduction approximative de l'amor fati. Le désir insatiable de danser comme incarnation de la pulsion de vie. Mektoub calque son rythme sur le cycle diurne de la boule d'énergie qui veille à tout : chaque matin renaître, chaque après-midi se retremper dans la mer invariable, chaque nuit reboire puis se recharger pour remettre ça le lendemain. Chaque jour est une image en réduction de l'éternel retour. Et l'éternité n'a pas d'histoire.

Culs

A ce stade il n'est que temps de parler des culs. Si l'été est, dans Mektoub ni plus ni moins que dans toute l'histoire du cinéma, l'occasion d'échancrer les maillots, dénuder les poitrines, galber les fesses, la pole dance reconduite et refilmée est évidemment une aubaine pour regarder des culs. Les regarder se trémousser, se gondoler, s'incurver, se cambrer. Décrire moins trivialement ces plans triviaux serait les trahir. Trahir leur impénitente effronterie. C'est ce qu'on y voit, c'est ce qu'on y regarde, et le bout de culotte que la tante (ou l'actrice) peste d'avoir laissé voir au gré d'une contorsion n'avait pas échappé à nos yeux grands ouverts. Cette crudité embarrassera ou aguichera, ce sera fonction des complexions érotiques de chacun. Mais surtout elle sera immanquablement débattue, parfois conspuée. Déjà à Venise le film a essuyé un procès en male gaze. Car ces culs sont, exclusivement, de femmes. Même quand Kechiche se rive de nouveau à des voluptés saphiques, la tante et Ophélie s'embrassant et se tripotant autour de la barre, la répartition des rôles est passablement genrée : les filles dansent, les hommes reluquent. Les actrices offrent leurs formes en pâture à la caméra, qui les dévore du regard.

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