« Je suis un type naïf »

L'immense Peter Handke revient avec un livre, Essai sur le fou de champignons. Une histoire en soi. L'occasion pour Transfuge de s'entretenir longuement avec lui, sur son travail, sur sa vie, sur la littérature. Rencontre chez lui, en banlieue parisienne,
Par Oriane Jeancourt Galignani

HANDKEUne silhouette apparaît au bout d'un chemin. Un homme s'avance en jean, gilet de soie noire, et sac de plastique à la main. Qu'y-a-t-il dans ce sac ? Peut-être des champignons. L'homme s'enfonce dans l'ombre de chênes, de cognassiers, de cerisiers, que sais-je. Nous pourrions en rester là. Les derniers livres de Peter Handke s'expliquent, se déplient, se justifient, dans sa fine silhouette de retour de promenade qui s'avance vers nous, et qui, bientôt, nous ouvrira le portail de sa maison, et nous fera entrer dans un jardin et nous fera monter dans une pièce à vivre où règne, parmi les livres et les dessins, un savant chaos. Nous savons que ce désordre, c'est-à-dire ce mouvement, fait partie de son oeuvre. Lorsqu'il parlera, il semblera marcher encore. Peter Handke est un arpenteur, à la manière du personnage du Château. Un homme qui marche, parce qu'il est, comme si souvent ses personnages « à la fois dernier et premier homme ». Il marchait dans Histoire d'enfant. Il marchait dans Le Recommencement, dans L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty, dans Par les villages, dans Les Beaux Jours d'Aranjuez, dans La Grande Chute... Les anges arpentent Berlin dans Les Ailes du désir

Handke a consacré sa vie d'écrivain à s'approprier, par l'arpentage, des lieux familiers et inconnus. L'Autriche, son village originel, et Vienne ; l'Allemagne, terre paternelle ; La France, Paris où il vit ; la Slovénie, patrie de sa mère et l'ex-Yougoslavie qu'il a tant connue. Dans cet Essai sur le fou de champignons qui paraît, le personnage, « mon ami » dit le narrateur, marche pour dévier. Quitter la première route qu'il s'était tracée, celle d'une carrière d'avocat de droit pénal : « il s'activait : cela voulait dire que, par ce mouvement de ressac de présence et d'absence, il distillait de la confiance ». Précision clinique, épistémologique de la langue de Handke, qui dévie toujours légèrement du sens énoncé. La phrase suggère autre chose que ce qu'elle affirme. Il donne et il ne donne pas. Il éclaire et il désoriente. Handke est un écrivain qui refuse de trancher. Il s'en est fait une position qu'il énonçait déjà en 1967, à vingt-six ans, dans J'habite une tour d'ivoire, en se déclarant étranger à Brecht, et à toute autre figure d'engagé. A l'époque du groupe 47, de Grass et de Peter Weiss, il choisit la tour d'ivoire. Et s'offre un autre maître : Alain Robbe-Grillet. Puis il forgera sa langue, cet enroulement du sens qui offre aux mots une double, une triple résonance, on parlera de « prose poétique », pour dire qu'il fait voler en éclats les frontières entre roman, théâtre, poésie, essai. Plusieurs de ses livres feront de lui un auteur culte à Vienne, Berlin, Paris, New York. Au théâtre, où il est sans cesse joué. Une figure élégante, radicale, associée à Wim Wenders, et au rock mélancolique de Nick Cave, qui apparaît dans la dernière adaptation cinématographique de l'une de ses pièces par Wenders, Les Beaux jours d'Aranjuez. Mais en cinquante années d'écriture, Handke ne pose jamais. N'énonce jamais. Il demeure le contraire d'un juge. Comme ce fou de champignons qui est au centre de ce dernier récit. Il épouse une femme, a un enfant, et puis, un jour, il découvre, en forêt, une autre possibilité d'être, en partant à la chasse aux champignons. Est-il fou ou réconcilié avec lui-même ? En allemand, le fou aux échecs, se dit der Laufer, le coureur. Handke ne s'y trompe pas, il marche et lutte contre le mal qui rôde-on sait depuis Le Malheur indifférent, récit du suicide de sa mère, à quel point il a pu côtoyer l'effondrement. Handke est le K., le Landvermesser de Kafka, il demeure en mouvement pour ne pas se laisser abattre. Vermessung, de la même racine, signifie aussi « enquête », et le travail de Handke relève de cette nature-là. Il se penche sur les lieux qu'il traverse, cherche quelque chose. Ici, ce sont les champignons. Le fou qui s'avère de moins en moins fou vers la fin du livre, les arrache, mais surtout les piste. Que cherche Handke au cours de son enquête ? Des lignes de fuite. Lui qui a consacré l'un des plus beaux textes que l'on ait pu écrire sur un peintre, La Leçon de la Sainte-Victoire, à Cézanne, sait la valeur d'une ligne, si on la tient, si on la suit, si on est prêt à accepter d'aller là où elle nous mènera. Le champignon ? Une des rares plantes qui ne se laissent pas élever, domestiquer. C'est en ce lieu brut, que Handke veut retourner. Ce qu'en littérature, il désigne dans ce livre, à la suite d'Antonio Machado, comme « la source homérique ». En écho à une phrase qu'aime à citer Handke, de Goethe : « Je vous promets un conte qui vous rappellera tout et rien ». Cet essai est sous-titré, « histoire en soi ». Histoire qui n'appelle à aucun commentaire, inscription dans l'histoire, mais aussi histoire intérieure, telle que les raconte Handke, subreptice et invisible mutation de l'être. Il est, à la suite de Freud et Kafka, l'un des plus attentifs observateurs de l'inexplicable mouvement intérieur des hommes. En cela, il demeure fondamentalement un écrivain du XXe siècle, mettant en forme l'étranger en nous. Ainsi dans l'inoubliable pièce Gaspard, l'étranger le plus intime du théâtre, le sauvage, l'homme à côté de la civilisation. Nous y sommes. 

Le fou de champignons frôle la folie, parce qu'il est, à un moment de sa vie, radicalement seul. A cet instant du récit, il ressemble à Gaspard, le langage lui fait défaut, il se rapproche de « l'étonnement personnifié » qu'incarnait ce personnage, jusqu'à la plus grande liberté, à la frontière de la désolation. 

HANDKE« Il n'y a pas de limites mais on peut en tracer » écrit Handke. Cette limite n'est pas celle de la connaissance. Handke ne veut pas être un intellectuel, ni un érudit, lui qui parle grec et latin, parce qu'il était au séminaire adolescent en Autriche, lui qui a traduit de la poésie française, lui qui peut citer aussi bien le Coran qu'Eschyle, se méfie de tout ce qui serait connaissance acquise, terrain connu ; « nous ne voulions pas savoir » écrit-il à la fin de cet essai. Et en effet, jusqu'à aujourd'hui, Handke refuse de savoir, de professer, d'expliquer, de construire. Au gré de notre conversation, il peut me dire « les gens qui n'écrivent que des chefs-d'oeuvre, c'est un peu chiant ». Il veut demeurer l'écrivain sans autorité. Il se prête avec réticence à l'exercice de l'interview, « pourquoi je dois dire pourquoi ? Le récit ne vous suffit pas ? Qu'-y a-t-il de plus fort qu'un récit lorsqu'il est réussi ? » me demandera-t-il plusieurs fois, avec douceur, au cours de nos près de deux heures de discussion. Il demeure l'arpenteur face à la porte close. Satisfait. Difficile dans cette pièce à vivre de Peter Handke, parmi les livres en allemand, en français, en anglais, les plantes, les esquisses, les photos de ses enfants, leurs textes, de ne pas penser à la fameuse remarque de K. de la fin du Château : « On écrit beaucoup ici ».

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Photos Laura Stevens 

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