"Je devais finir ma vie dans une chambre à gaz"

Rencontre avec Claude Lanzmann, à l'occasion de la parution de Claude Lanzmann, un voyant dans le siècle. Desplechin, Sollers, Gauchet, Sansal y écrivent notamment sur son oeuvre. Et la suite d'un entretien puissant : Lanzmann face à Abraham Bomba.
Par Oriane Jeancourt Galignani

lanzmannDans ses mémoires parus en 2009, Le Lièvre de Patagonie, Claude Lanzmann écrit : « Je n'ai pas réalisé Shoah pour répondre aux révisionnistes ou aux négationnistes : on ne discute pas avec ces gens là, je n'ai jamais envisagé de le faire. Un choeur immense de voix dans mon film-juives, polonaises, allemandestémoigne dans une véritable construction de la mémoire, de ce qui a été perpétré ». Le mouvement d'une mémoire qui se construit, d'événements qui ne cessent pas d'être vivants, voilà ce à quoi nous assistons lorsque nous regardons Shoah. Dès qu'il est inscrit sur l'écran : « l'action commence de nos jours à Chelmno-sur-Ner, Pologne. ». La mémoire commence à se construire, et elle ne cessera pas, trente-deux ans après la sortie en salles de Shoah, film d'aujourd'hui. En ce début d'année paraît Claude Lanzmann, un voyant dans le siècle, projet initié par Juliette Simont dans lequel des cinéastes, Arnaud Desplechin, les frères Dardenne, des penseurs, Marcel Gauchet, Patrice Maniglier, Axel Honneth, Eric Marty, des écrivains, Philippe Sollers, Gérard Wajcman, Boualem Sansal entre autres, livrent leur expérience de Shoah et des autres films de Lanzmann, Tsahal, Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures, Le Dernier des injustes... Films frères, « enfants » dira Claude Lanzmann dans notre entretien, de Shoah. Autre texte frère, les pages d'entretien avec Abraham Bomba, inoubliable figure de Shoah, entré dans l'histoire comme "le coiffeur de Treblinka". Il n'est pas question donc de clore l'oeuvre ouverte mais une nouvelle fois de l'interroger, ou plus précisément, d'en partager l'expérience, et le savoir. « Il a déchiré notre mémoire collective d'une profonde blessure », écrit Axel Honneth. Il est question de cette déchirure, de cette ouverture donc, aussi douloureuse soit-elle, vers la vision du réel-Lanzmann est qualifié de « voyant » dans le titre même- tout au long de ces textes qui se recoupent sans cesse. A croire qu'il y a une unanimité sur ce qu'est Shoah, et l'oeuvre qui l'a suivie, une évidence : Lanzmann est un cinéastephilosophe. L'article exceptionnel de clarté et d'intelligence de Patrice Maniglier déplie d'ailleurs cette pensée et fait apparaître son centre nerveux : « faire sentir que l'événement a eu lieu. Shoah n'a pas d'autre ambition ». Claude Lanzmann le dit lui-même lorsqu'il écrit dans Au sujet de Shoah ( 2000), « Un film consacré à l'Holocauste ne peut-être qu'un contre-mythe, c'est-à-dire une enquête sur le présent de l'Holocauste, où à tout le moins sur un passé dont les cicatrices sont encore si fraîchement et si vivement inscrites dans les lieux et dans les consciences qu'il se donne à voir dans une hallucinante temporalité ». Fait singulier, Claude Lanzmann est non seulement l'auteur de son cinéma, mais il en est aussi le plus juste exégète. Comment expliquer cela, sinon par la clarté qui l'a toujours habitée quant à la nature de son projet ? Lanzmann a toujours su ce qu'il voulait faire, le combat, pour prendre un mot qui lui est cher, qu'il avait à mener. 

La bataille de ce film fou. Il est toujours passionnant, trente ans plus tard, de l'écouter, pour ce qu'elle nous enseigne de l'acharnement de celui qui veut atteindre le savoir. Ainsi, de ce passage inoubliable du Lièvre de Patagonie, lorsque Lanzmann découvre le village de Treblinka « la confrontation entre la persévérance dans l'être de ce village maudit, têtu comme les millénaires, entre sa plate réalité d'aujourd'hui et sa signification effrayante dans la mémoire des hommes, ne pouvait être qu'explosive. » Cette « persévérance de l'être » évoquée par Lanzmann, voilà le grand choc de Shoah. Cette crise que le film fait naître en chacun de ses spectateurs, et qui peut faire écrire à Arnaud Desplechin, que Shoah est un film « où le cinéma a trouvé sa raison d'avoir été inventé un jour ». Peut-être même peut-on dire que Shoah est un film qui réinvente le cinéma, qui en fait le lieu de ce que Lanzmann appelle son « trésor » : les récits, les images qu'il a collectés en dix ans de travail. Les Frères Dardenne qualifient Shoah de « grand poème cinématographique d'Auschwitz ». Entendons alors « poème » au sens étymologique, grec, « d'action de faire ». Au cours de ses neuf heures trente, Shoah agit sur son spectateur, le bouleverse, le transforme à jamais : qu'il assiste à la première projection du film en 1985 à la salle Wagram, quelques années plus tard en Algérie comme Boualem Sansal, ou aujourd'hui, dans une salle de classe, tel qu'il faut que Shoah  soit inlassablement diffusé.

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