J.M. Coetzee

Interview Paru Dans la Quinzaine Littéraire le 10/16/1981
Par Sophie Mayoux

Quinzaine littéraire: Quelles sont les raisons qui vous ont amené à écrire Au coeur de ce pays ?



J.M. Coetzee: Vous êtes, bien sûr, aussi conscient que moi des complexités que cette question recèle. Lorsque je travaillais sur Au coeur de ce pays, je n'en connaissais pas les origines, car aucun écrivain ne sait pourquoi il écrit (sinon pourquoi écrirait il ?). Rétrospectivement, vous vous en douterez, je risque de conformer ma version des origines de ce livre à ce que je veux qu'il soit. Je dirai cependant, compte tenu de ces réserves, que Au coeur de ce pays est lié à ce que j'ai vécu dans une société sud africaine rurale caractérisée dans mon enfance, et peut être aujourd'hui encore par endroits, par une organisation féodale, dont le charme trompeur, comme tant d'autres vestiges de la féodalité dans le monde actuel suscite une nostalgie oiseuse. Ce qui a aussi joué un rôle, c'est la connaissance des crimes, de l'accumulation de crimes, sur lesquels cet ordre a été et reste fondé. A la source de Au coeur de ce pays, il y a donc une ambivalence ; en écrivant ce livre j'ai exploré ou peut être conforté cette ambivalence.



Q.L. : Lui donnez vous une autre portée que littéraire ?.. Philosophique ? Politique ?



J.M.C.: Bien que l'action de Au coeur... ait un aspect mélodramatique, l'oeuvre exprime un vécu d'une banalité sans relâche. Cela donne t il à ce livre une tendance philosophique 7 Je préfère y voir le reflet de l'incapacité absolue du langage romanesque à transformer le monde à son image. (Rappelez vous que les déserts et les montagnes du monde, et tout le continent africain, ont été annexés il y a longtemps comme territoires du romanesque). Quant à la politique, notre existence est politique ; il n'est pas de texte qui ne soit politique. Ce n'est pas à moi qu'il revient de déchiffrer la signification politique de Au coeur...



QL. :
Quelles sont les influences littéraires que vous avez subies ? Quels sont les grands auteurs que vous admirez ?



J.M.C.: Les recherches de Harold Bloom et d'autres nous ont appris à considérer avec prudence les affirmations formulées par les écrivains sur leur paternité littéraire. Le père le plus authentique est sans doute celui auquel on livre le combat le plus obscur. Je dirai cependant que je n'ai vraisemblablement pas échappé à l'influence de Faulkner, Beckett, Robbe-Grillet. Depuis que j'ai achevé Au coeur..., en 1976, j'ai lu avec attention certains des premiers maîtres du réalisme, en particulier Cervantes et Defoe. A notre époque, la critique me paraît plus intéressante que les oeuvres que l'on intitule, sans limitation, romans. Quant à l'influence du cinéma sur mon oeuvre, je suis sûr qu'elle est évidente pour vous.



Q.L.: Pouvez vous donner un court aperçu sur votre vie, votre évolution, vos activités autres que littéraires ?



J.M.C.: Il y a peu à dire. Ma vie a été paisible. Après avoir étudié la littérature et les mathématiques en Afrique du Sud, j'ai passé dix ans à l'étranger, en Grande Bretagne et aux Etats Unis. Je suis rentré en Afrique au Sud en 1971. A part la période que j'ai passée dans l'industrie informatique, ma vie adulte s'est écoulée dans les universités. J'écris lentement mais de façon assez régulière : fiction, critique, traductions. Mon premier roman, Dusklands, a paru en 1974. Pour l'instant, il n'a pas été publié hors d'Afrique du Sud. Au coeur de ce pays est mon deuxième roman.



Q.L.: Vous avez reçu trois grands prix littéraires... Par qui sont ils décernés ? Que représentent ils à vos yeux ?



J.M. C.: Les trois prix dont vous parlez ont été attribués à Waiting for the Barbarians, publié l'année dernière. Deux d'entre eux ont été décernés en Grande Bretagne : le James Tait Black Prize, donné par l'Université d'Edimbourg, et le Geoffrey Faber Award, qui émane d'un jury de critiques de la métropole, récompensaient le meilleur ouvrage de fiction de l'année. Quant au troisième, il s'agissait d'un prix sud africain le CNA Award, attribué au meilleur ouvrage littéraire de l'année. Au coeur de ce pays a reçu le CNA Award en 1977. Je considère ces prix, en particulier ceux qui sont britanniques, comme un grand honneur. Je pensais que Waiting for the Barbarians allait disparaître dans les eaux de Londres comme un caillou dans un lac.



Q.L.: Comment vous situez vous par rapport aux... André Brink, Nadine Gordimer, Breyten Breytenbach 7



J.M.C.: Je les admire tous. Ce sont tous des êtres courageux et intègres. Ce sont tous de bons écrivains. Jamais on n'avait vu, dans le contexte sud africain, de phénomène comparable à Breytenbach. Mais en fin de compte, nous faisons tous des choses différentes.



Q.L.: Avez vous des rapports avec les écrivains noirs ?.. Pensez-vous que... la littérature, telle que vous la pratiquez, peut contribuer à faire tomber les barrières (de races) ?



J.M.C.: L'année dernière, les écrivains et intellectuels noirs se sont retirés d'une organisation littéraire : le P. E. N., dans l'intérêt de la lutte, suivant leurs propres termes. C'est un événement attristant, dont la signification est symbolique. Dans la tradition sociale anglo saxonne, les écrivains n'ont jamais eu la même tendance à fraterniser qu'en Europe ; maintenant, il y a encore moins de contacts qu'auparavant entre les écrivains noirs et les blancs. Et puis, Le Cap... Le Cap n'est pas Johannesbourg : Le Cap est une ville tranquille, provinciale, satisfaite. Peu d'écrivains y demeurent. Mes contacts avec des écrivains noirs sont limités et épisodiques. Je lis leurs oeuvres avec intérêt, je les apprécie. Quant aux conséquences politiques du type de livre que j'écris : ceux des ministres du gouvernement actuel qui, dans leurs discours, dénoncent les écrivains en les accusant de "désagréger la fibre morale" de la tribu, ont fort bien compris ce que l'écriture peut réaliser non pas immédiatement mais à long terme, en l'espace d'une génération.



Q.L.: En attendant les Barbares constitue t il pour vous une évolution, un changement de direction, une nouvelle source d'inspiration ? Quels sont vos projets immédiats ?



J.M.C.: C'est un livre que je ne pouvais écrire qu'après avoir écrit Au coeur de ce pays. C'est un livre plus doux, moins corrosif, parce qu'après Au coeur..., je pouvais me permettre d'être plus doux. C'est certainement, je l'espère, une évolution ; cependant, l'espace arpenté est le même. Je travaille actuellement à un quatrième roman. J'aimerais écrire une histoire de l'oisiveté en Afrique du Sud (l'histoire non écrite de l'Afrique coloniale est une histoire de l'oisiveté, du temps vide), mais je crains de ne pas en avoir les moyens. Je fais de ce projet don 3 quiconque m'écoute, dans le vaste monde.

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