I.B. SINGER, la littérature et les femmes

Retour sur un écrivain et son oeuvre, hantés par les fantômes et les démons du passé, et sur un homme à la vie épique et tourmentée.
Par Dossier coordonné par Vincent Jaury

dossierIllustrations Laurent Blachier

C'est à l'occasion de la parution d'un inédit, Keila la Rouge, de l'écrivain juif Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature en 1978, que Transfuge a décidé de lui consacrer un dossier. Retour sur un écrivain et son oeuvre, hantés par les fantômes et les démons du passé, et sur un homme à la vie épique et tourmentée.  


Putes et maquereaux
 

Keila la Rouge, superbe roman inédit d'Isaac Bashevis Singer, nous plonge dans les deux villes intimes du Nobel polonais : Varsovie et New York. Deux faces d'une même réflexion sur la possibilité de survivre pour le peuple juif. P ar O riane J eancourt G ali g nani

C'est en hiver, à New York, que Bunem, le plus beau personnage de Keila la Rouge, double romanesque de l'auteur, fait pour la première fois l'expérience de la solitude. Il a vingt et un ans, et vit dans un minuscule appartement glacial, dans un quartier où il peine à se repérer, sans travail, abandonné par la femme qu'il aime. Ces pages sont sans doute les plus sobres et les plus poignantes du roman : isolé dans un pays étranger et un exil contraint, le lumineux et sensuel Bunem de Varsovie perd toute vitalité, et sombre dans la dépression. « Il se comparait à ces cadavres errant dans le Monde du Chaos dont on parlait dans certains livres », écrit Singer. Evoque-t-il la Géhenne, l'enfer juif, vallée d'Israël où les coupables attendent d'être jugés dans la littérature rabbinique ? Tout porte à le croire. Singer est fils de rabbin comme son personnage, s'est initié à la littérature hassidique comme à la littérature yiddish, il prend un plaisir non dissimulé à faire entrer le Golem, à qui il a consacré un récit, mais aussi l'enfer, les démons, Satan, (La Destruction de Kreshev offre un rôle significatif au diable) dans ses livres. Même dans un roman naturaliste comme celui-ci, a priori écrit en 1976, dans sa période américaine, la Géhenne est invoquée, lieu de terreur suprême dans l'esprit enfantin, lyrique et si instinctivement religieux de Keila, superbe personnage féminin de prostituée en proie au repentir. Keila, dite la Rouge, parce qu'elle est rousse, comme l'était Singer, avant de perdre ses cheveux. 

Mais Singer n'a pas non plus oublié ses cours de Talmud : rien n'est figé, ni dans ses images, ni dans ses personnages, le texte est toujours à interpréter et réinterpréter. Le roman a lieu dans les années vingt, le jeune Bunem émigre à New York pour fuir son père, et des truands, et pour protéger la femme qu'il aime, Keila. Mais en lisant cette évocation du « Monde du Chaos », écrite pour un journal yiddish, par le Nobel polonais arrivé lui à New York en 1935, et y étant demeuré pour échapper à la Shoah, difficile de ne pas penser à l'autre monde décrit par Singer. Non plus celui, coloré, vivant, inépuisable de la tradition juive, dont la Varsovie d'avant-guerre serait la capitale, mais le New York monochrome d'après-guerre, celui d'Ombres sur l'Hudson, le New York des rescapés de la Shoah, venus là pour recommencer à vivre, mais prisonniers du « Monde du Chaos ». Le chaos est ici à entendre dans son sens étymologique grec, de béance, de trou noir : ici la dépression, la tentation du suicide. Quelques lignes plus loin, Singer ajoute sur Bunem : « il se réfugiait dans le passé, comme porteur d'une barbe déjà grisonnante ». Cette image du vieillissement précoce apparaît sans cesse dans la deuxième partie de ce livre, dans ce New York peuplé d'exilés polonais qui se retrouvent, après s'être fuis. Dès qu'ils se regardent, ils observent le temps qui est passé sur le visage de l'autre. Certains sont vieillis, détruits, d'autres, comme Keila, miraculeusement rajeunis. Il n'y a plus de sens dans l'évolution des corps et des visages, là où règne le chaos. Singer, fin arpenteur de l'ambiguïté morale, de la complexité psychologique, et biologique des êtres, suit Keila et Bunem dans un chaos qui est aussi intérieur qu'extérieur. 

La possibilité de survivre

Ce sont donc deux mondes qui se succèdent dans Keila la Rouge : Varsovie et New York. Entre eux, le visage burlesque et mélancolique d'Isaac Bashevis Singer, enfant de l'une, vieillard de l'autre. Varsovie et New York, l'envers et l'endroit d'une même fatalité : Varsovie et New York, le début et la fin d'une même, impossible, réinvention de soi. Avant de partir, à la gare de Varsovie, Bunem lance à Keila : « C'est l'Amérique ou la mort ». Et nous comprenons alors, que si nous sommes dans un récit des années 20, nous sommes aussi auprès d'un écrivain juif dans les années 70. Avant et après le triomphe du chaos. La peur de l'Amérique habite les deux jeunes gens, et cette peur s'exprime avant tout par l'image de la foule des trottoirs new-yorkais qui vous engloutit, et vous fait disparaître. « La ville entière n'était qu'une gare de triage » écrit-il à propos de New York. Terrible image des individus envoyés ici et là, dans un désordre technique, industrialisé. « Tout est si étrange, comme dans un livre de contes » déclare Keila à la fin du livre sur New York : puissant paradoxe d'un monde juif de Varsovie, nourri de superstitions et de mythes, qui semble plus réel, plus vivant, que New York, ville-monde du siècle. Car Varsovie, c'est le trouble et la joie de Max. Personnage de mac cruel et tyrannique, chauve boiteux comme le diable, Max s'avère aussi d'une énergie délirante et insoumise. Il incarne à l'excès le type de satyre que Singer adore. Comme Falstaff est le mauvais démon de Shakespeare, Max est la créature nécessaire et familière de Singer.A l'inverse, Bunem serait son Hamlet, conscience triste, assagie par le monde anglo-saxon. « Aucune forme d'art ne pouvait apaiser nos inquiétudes, nos angoisses, nos passions, nos humiliations et notre peur de la mort », écrit-il. Il est difficile de croire à une quelconque forme de romantisme de Singer, mais Bunem traduit l'effroi de l'exilé à se perdre dans la ville américaine sans âme. Il se sent vide et creusé par l'abandon de sa terre, de ses parents, de ce qu'il ne cessera jamais de désigner comme une « trahison ». Quel combat intérieur a mené Singer pour vivre avec ce sentiment d'avoir trahi ceux restés en Pologne ? Singer analyse la chute de son personnage en termes biologiques tel qu'il le fait souvent : Bunem perd l'énergie animale qui lui a permis de survivre. Il est, à vingt et un ans, incapable de sortir du «Monde du Chaos». Constat implacable d'une jeunesse détachée de la tradition, libre,moderne, et détruite par l'exil. Bunem est la part de son esprit qui dialogue avec le fantôme du père. Mais Singer ne peut pas écrire une fin univoque, Keila la Rouge est à l'image de son oeuvre, multiple, heureusement contradictoire. A New York, face à Bunem, il y a Keila qui, elle, survit. Si l'on entend le terme « chaos » au sens scientifique, il ne s'agirait alors que d'une apparence de désordre, qui cacherait en réalité un ordre, à trouver. N'est-ce pas là ce qui habite Keila, cette recherche d'une mise en ordre de sa vie qui tombe dans le désordre, puis trouve un nouvel ordre, avant de retomber dans le désordre, et de retrouver un ordre, en un mouvement infini ? Keila est une figure absolue de survivante, elle ne disparaîtra jamais, comme le monde varsovien auquel elle appartient : « Longtemps après qu'on aura oublié Shakespeare, Heine et Max Nordau, il y aura encore, assis dans une yeshiva, un garçon pour discuter de ça (le triomphe d'Israël). » Singer n'a pas quitté le «Monde du Chaos», mais dans ce roman, comme dans l'ensemble de son oeuvre, il fait entendre, au sein du désordre, la perpétuation d'une langue, d'un récit, d'une jeune femme aux cheveux rouges qui lui ressemble beaucoup.

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