Du côté de la littérature

Rentrée d'hiver: Louise Erdrich, Wojciech Tochman, Patrick Grainville...
Par Oriane Jeancourt Galignani

louise erdrichNous vous avons sélectionné dans les pages critiques les meilleurs romans de cette rentrée d'hiver, dont trois qui font événement : LaRose de Louise Erdrich, Eli de Wojciech Tochman et Falaise des fous de Patrick Grainville.


« Les enfants soignent sans arrêt leurs pères et leurs mères »
Toujours aussi fascinante et mystérieuse, la National Book Award Louise Erdrich poursuit sa trilogie sur la justice en signant un roman du nom d'un enfant, LaRose.

Dans le paysage de la littérature américaine, Louise Erdrich est un menhir dans un chant de coquelicots. Depuis trente ans, on lit chacun de ses livres en éprouvant une même stupeur. Il y en eut pourtant beaucoup : L'Amour sorcier dans les années 80 qui nous faisait découvrir cette jeune femme amérindienne de mère et américano-allemande de père, sa spiritualité joueuse, sauvage et ses plaines de l'Amérique rurale ; puis La Chorale des maîtres bouchers, ou, Dans le silence du vent, consécration qui lui valut le National Book Award en 2012. A chaque fois, une même singularité archaïque, difficile à définir. Une langue ? Sans doute. Un mélange de cultures ? A l'évidence. Mais, au-delà, il y a dans ses livres une appréhension des relations, des situations caractérisées par un regard froid, parfois animal, éminemment moral caractérisé par de brusques changements de registres, un chaos d'émotions, peu usuels. 

En France, la lecture de Marie NDiaye peut faire naître chez le lecteur ce même sentiment de pénétrer un lieu qui n'est ni réel, ni mythologique, mais à mi-chemin. Comme si les deux écrivains installaient une scène entre le ciel et la terre où elles donneraient à voir les histoires qu'elles déploient, les personnages, immenses, qu'elles animent. Ici, LaRose. Un enfant de cinq ans qui s'avère si héroïque qu'il donne au livre son titre. Il accomplit son destin en remplaçant un mort. Un enfant du même âge que lui, tué accidentellement par son père, lors d'une chasse. Le livre s'ouvre sur cette violence calme : Landreaux qui nous est présenté comme « un catholique pieux, père de cinq enfants » attend le passage d'un cerf qu'il piste depuis plusieurs semaines : « il s'attendait à ce qu'il se passe quelque chose, mais pas à ce qui allait se passer. » Nous lecteurs, pourrions en revanche être alertés par cette éventuelle présence du cerf qui, on le sait depuis Iphigénie d'Euripide, accompagne souvent les sacrifices d'enfant. Le cerf apparaît au bout du chemin, Landreaux fait feu, mais « il y avait eu comme un mouvement désordonné lorsqu'il avait appuyé sur la détente ». Ce désordre s'étend au monde qui entoure le fusil : Landreaux a tué le fils de son voisin. Lorsqu'il part l'annoncer à la mère de l'enfant, elle se jette sur lui, le frappe, « elle voulait une éternité de sang ». Le roman s'attellera au cours des cinq cents pages suivantes, à construire un barrage pour contenir le flot du sang éternel. LaRose n'est pas un récit de vengeance, mais du dépassement de la vengeance. Il n'est pas non plus un roman du pardon, cette possibilité-là sera à peine évoquée, bien que le christianisme innerve un grand nombre de scènes et qu'un prêtre tienne un rôle majeur. Non, il s'agira pour les personnages saisis dans la tourmente, le « désordre » initié par le geste meurtrier de Landreaux, de trouver un arrangement. L'expression peut faire sursauter, mais c'est bien là ce que mène Louise Erdrich, un récit de deux familles voisines, vivant dans une réserve d'Amérindiens à l'aube du XXIe siècle, dans un paysage rural et désert, qui pourrait être celui du Dakota d'origine de l'écrivain, qui cherchent à s'entendre, pour éviter la violence. Car l'hypothèse de la vengeance est peu à peu abandonnée. Une raison moins humaniste que tribale retient le père et la mère de l'enfant mort : la mère et la femme du meurtrier sont demi-soeurs, et même si elles se détestent, il n'est pas possible de s'entretuer. D'autant plus que les conditions d'isolement de cette petite communauté pauvre d'Amérindiens, déjà mis de côté par l'Etat américain, imposent à ces familles de perpétuer une solidarité. Il y a donc nécessité de trouver une autre voie. Landreaux et sa femme, Emeline, proposent la plus antique relation humaine, pour, comme dirait Tchekhov, réparer les vivants : le commerce. Ils offrent leur fils, LaRose, à la famille qui a perdu le sien. C'est un geste aussi scandaleux que sublime. Et le fait est qu'après l'avoir accompli, Landreaux et Emeline ne parviennent plus à l'assumer. Le rapport s'inverse, et ce sont eux qui vont au fil des pages tenter de récupérer leur enfant, donné aux voisins. Un nouvel arrangement sera à trouver, au fil d'années où le jeune garçon passera d'un foyer à l'autre, d'une mère à l'autre, non dans la douleur que l'on pourrait supposer, mais avec une forme de sérénité, et une conviction innée de son rôle d'enfant soigneur des douleurs maternelles.

[...] 

EXTRAIT... ACHETER CE NUMÉRO

 Photos Jean-Luc Bertini

 

Retour | Haut de page | Imprimer cette page