1er EVENEMENT LIVRE "Mes Indépendances" de Kamel Daoud

Les chroniques de Kamel Daoud publiées dans la presse algérienne entre 2010 et 2016 sont enfin réunies en un livre. Des printemps arabes aux attentats de Paris, l'on suit la plume de l'écrivain et journaliste à l'affût des mouvements du
Par Oriane Jeancourt Galignani

mes indépendances« L'Occident est complice des crimes de l'Arabie Saoudite »

L'art du tir à l'arc », c'est ainsi que Kamel Daoud définit son activité de chroniqueur : viser juste, en peu de temps, et en un seul geste. Qui s'est déjà essayé à l'éditorial ou à la chronique sait comme les difficultés sont multiples : manquer de nerf, de style, céder à la facilité du billet d'humeur, ou au contraire à l'humeur tiède. L'éditorial n'est pas simplement une affaire de mots ou d'esprit : l'archer tient quelqu'un en joue, son geste n'a de sens que s'il sait précisément qui il vise. Sans courage, pas d'éditorial. Sans ennemi, pas d'éditorial. Sans conviction, pas d'éditorial. Dans ce livre, Mes Indépendances,  qui réunit ses chroniques de 2010 à 2016, la cible de Daoud bouge presque aussi vite que le monde arabe autour de lui. Les printemps arabes offrent leurs promesses démocratiques, et leurs morts, la révolution syrienne devient guerre civile, les réfugiés traversent la Méditerranée, un mouvement de foule à la Mecque fait plus de deux milles morts, le corps du petit Aylan s'affiche sur les écrans du monde entier, le terrorisme place l'islamisme au coeur des questionnements. Et Trump, cette aberration américaine, vient clore 2016, accompagné de cette phrase sans appel : « on se dit que si l'Amérique produit Trump, pourquoi doit-on s'expliquer d'avoir produit Ben Laden ? » 

« Il y a en Algérie une tradition de chroniqueurs magnifiques »

Le tout pour Daoud est de rester vif, constant, dans ce lieu étrange de l'éditorialiste ; immobile sur un séisme. La position géographique et politique de l'Algérie place Daoud particulièrement dans l'oeil du cyclone : en 2010-11, la Tunisie, l'Égypte font leur révolution, la Syrie tente elle aussi de se soulever contre l'un des régimes les plus sanglants du monde, Daoud écrit son admiration pour le courage de ces hommes, dans une Algérie où rien n'a lieu. Cette inertie de son pays s'avère l'un des grands sujets de Daoud, ce que les anglo-saxons appellent la « waithood », cette attente que personne ne satisfait, sauf, parfois hélas, les religieux. Ceux-là que Daoud, sous le coup d'une fatwa depuis 2014, attaque partout où leur propagande s'exerce ; en Arabie saoudite, « la fatwa valley », où l'on préfère ouvrir les portes aux pèlerins plutôt qu'aux réfugiés, mais aussi sur le conflit israélo-palestinien, qu'il déplore devenir une guerre de religions. Que reste-t-il à l'éditorialiste pour apaiser un peu sa plume ? L'empathie. Chez Daoud, elle se penche souvent sur la jeunesse de ce « pays malheureux », l'Algérie. Mais aussi sur toutes les jeunesses sacrifiés à longueur de journaux télévisés, ainsi ce jeune manifestant syrien arrêté par le régime, et sans doute torturé : « tout le monde parle, y compris moi, et il est seul à ne rien entendre sauf sa respiration. » Précision des mots, des mise en scènes, des images, mais aussi sincérité permanente, la chronique permet de rester « éveillé » ajoute Daoud dans une préface. Et écrivain, puisqu'il travaille chacune de son lyrisme précis, et les nourrit d'une inventivité permanente. Il n'hésite pas à changer de forme, monologuer, ou dialoguer avec une voix qui le tance, « tu les as vus à Lampedusa ? », jusqu'à ce qu'il se justifie de croire encore en la révolution démocratique : « être libre est parfois plus difficile qu'être mort ». Ces chroniques sont d'autant plus précieuses que Kamel Daoud n'en écrit plus depuis la fin de l'année 2016. 2016, l'année où il a été vivement attaqué après sa tribune sur les agressions de la Saint-Sylvestre à Cologne, qui évoquait la « misère sexuelle » de la jeunesse arabe et surtout, rappelons-le, qui défendait le statut de la femme, contre ceux qui chercheraient à la nier. Une dizaine d'universitaires français ont signé une pétition contre lui pour ça, l'accusant « d'alimenter des fantasmes islamophobes ». Il évoque à la fin de ce livre le choc ressenti face à cette attaque à laquelle il ne s'attendait pas. Quelques mois plus tard, en cette matinéeparisienne pour moi, algérienne pour lui, je lui trouve une voix détendue, sans amertume, mais s'interrogeant sur le piège posé à tout écrivain par la surpolitisation, la réappropriation et la mondialisation de chacune de ses paroles.

Oriane Jeancourt Galignani : Pourquoi réunir maintenant ces chroniques en livre, est-ce parce que vous avez pris la décision récente d'arrêter le journalisme ?

Kamel Daoud : Beaucoup de gens ici en Algérie collectionnaient mes chroniques et me demandaient de les publier, alors même qu'en France, beaucoup de ces chroniques n'étaient pas connues. Mais c'est vrai aussi que je voulais clore un cycle de journalisme avec cette publication.

O.J.G. : Comment la chronique aiguise-t-elle quotidiennement l'esprit de celui qui l'écrit ?

Kamel Daoud : Il y a en Algérie une tradition de chroniqueurs magnifiques. La chronique est ici le premier argument de vente des journaux, elle attire les meilleurs plumes, ceux qui essaient de proposer une lecture du réel. Mais ce que j'évoque dans le livre, c'est d'écrire une chronique par jour. Je l'ai fait longtemps, cela exige une discipline forte : se lever très tôt le matin, être en état de vigilance permanent, ne pas traquer le sujet mais le pressentir. C'est quasiment du sport. D'autant plus que la chronique a une contrainte d'espace, elle dépasse rarement trois mille signes, il faut donc développer une précision, du titre, des métaphores, de la chute, qui condense la force du texte. C'est pour cela que la chronique est un exercice de tir à l'arc, alors que le roman est un match de foot, avec des hauts et des bas. La chronique s'écrit extrêmement concentré, le muscle tendu, le souffle retenu, et soit vous l'avez, soit vous ratez votre cible. La chronique c'est une tension des corps, aussi.

O.J.G. : Cela vous est-il déjà arrivé face à certains  événements, certains jours, d'être incapable d'écrire ?

Kamel Daoud : Cela m'arrive très rarement. D'abord parce qu'en Algérie, il y a sans cesse des choses à écrire, à dire, à commenter. Et j'ai l'impression dans mes chroniques de partager une sorte de monologue incessant qui m'habite, cela peut vous paraître étrange, mais c'est ainsi je crois pour tous ceux qui écrivent au quotidien. Mais si je ne rencontre donc pas l'angoisse de la page blanche, je peux, en revanche, affronter la lassitude d'écrire la même chose. C'est cette répétition des choses dans le monde qui m'épuise.

« J'écris toujours sur ce que j'espère, et ce qui me désespère, dans un balancement permanent »

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