Tomasz Wasilewski cartographie la psyché polonaise dans United States of Love

Par Frédéric Mercier
le Lundi 10 Avril 2017

tomaz"Varsovie aujourd'hui, c'est un peu comme Berlin"

Frédéric Mercier : Pourquoi situer ce récit en 1990 ?

Tomasz Wasilewski : J'étais encore jeune à cette époque mais il me semblait intéressant de parler de cette période de transition, au moment de l'ouverture de la Pologne. Notamment de s'y intéresser du point de vue des femmes. A cette époque, les hommes partaient à l'ouest, comme mon père qui était allé à New York. Je restais donc auprès d'elles. Au cours de cette période, la culture de l'Ouest nous influençait déjà. C'est ce qu'on peut voir dans le film, à travers les cours d'aérobic ou avec les VHS. Celle que vous voyez dans le film appartenait à mon père mais n'y figurait évidemment pas le film porno.

F.M. : A cause du poids du passé, vos quatre héroïnes peinent à réaliser leurs désirs dans votre film.

T.W. : Oui, à l'époque, elles ne savaient rien de la liberté. Et surtout elles n'osaient y accéder comme si elles ne le méritaient pas. Cela me fait songer à ces bêtes en cage qui n'osent sortir quand on leur ouvre la porte. Pour elles, ça leur semblait inaccessible. Elles éprouvaient leur désir avec un extraordinaire sentiment de culpabilité, décuplé par le poids de l'Eglise catholique.

F.M. : La Pologne n'avait pas vécu de révolution sexuelle au cours des décennies précédentes ?

T.W. : Il y avait eu des groupes de Flower Power, des énergies contestatrices. Mais les moeurs ne changeaient pas beaucoup encore. Elles demeuraient très traditionnelles. Le poids de l'Eglise était vraiment très important. Les femmes étaient emmurées dans des conventions.

F.M. : Et aujourd'hui ?

T.W. : Ca a bien changé, ça continue de changer. Les gens ont plus pris conscience de leur individualité et raisonnent par eux-mêmes. Les grandes villes comme Varsovie ont considérablement changé. Varsovie aujourd'hui, c'est un peu comme Berlin. Les Polonais se sentent désormais européens, prennent conscience d'appartenir à une entité plus importante. Evidemment mon film se passe dans une petite ville typique de ces années là. Ca n'a rien à voir avec les grands centres urbains.

F.M. : Où avez vous situé l'action ? 

T.W. : Dans une petite ville qui ressemble énormément à celle où j'ai grandi.

F.M. : Vos couleurs sont étonnantes, entre couleurs et noir et blanc. A quoi correspond ce choix ?

T.W. : Je tenais absolument à travailler avec Oleg Mutu, ce chef opérateur dont j'avais admiré le travail, notamment avec certains grands réalisateurs comme Mungiu ou Sergei Loznitsa. Nous avons longuement discuté ensemble en amont. On s'est rendu compte que nous avions une vision commune du cinéma et qu'il fallait trouver des teintes susceptibles de rendre compte de l'âpreté de cette époque. Par exemple, nous avons gommé toutes les couleurs rouges.

F.M. : Pourquoi ce goût du plan séquence, de l'immobilité, de la fixité ?

T.W. : Le plan séquence, c'est la durée. Poser la caméra et regarder ce qui se déroule pendant une scène permet d'y prendre part, de s'investir émotionnellement dedans. Ca laisse la possibilité au spectateur de regarder les choses, de les sentir et de juger par lui-même d'une situation sans conduire ses idées.

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