Rencontre avec Xavier Legrand, réalisateur de "Jusqu'à la garde"

Par Damien Aubel
le Mardi 06 Février 2018

xavier legrand« Les tragédies grecques me passionnent »
 

Jusqu'à la garde, le premier long de Xavier Legrand, était l'événement français de la Mostra de 2017. On a rencontré le réalisateur pour ce récit, à la fois rigoureux et haletant, d'une crise familiale.

Histoire de la violence ordinaire. Un couple, deux enfants, une séparation. Et tout l'appareil de la justice qui se met en branle pour déterminer qui va garder Julien, le fils. Et toute la mécanique du quotidien qui se détraque : Miriam (Léa Drucker, résolue et vulnérable à la fois comme une héroïne de Cassavetes) doit changer d'adresse, se soustraire à Antoine, le père (Denis Ménochet, massif, inquiétant, explosif). Car Antoine, brutal, ne supporte pas la séparation. Et Julien, entre les deux, n'est plus qu'un pion dans la tentative de reconquête du père. Mais Jusqu'à la garde, le premier long métrage de Xavier Legrand est moins un film à sujet de société que la chronique d'une explosion. Au fil des week-ends où Antoine a la garde de Julien, la tension s'exaspère. Jusqu'à faire basculer le film dans l'urgence et l'angoisse du thriller. Jusqu'à faire basculer Antoine dans l'irréparable.

Xavier Legrand, homme de théâtre, qu'on a pu voir ce mois de janvier au Théâtre-Studio d'Alfortville dans Auto-accusation de Peter Handke, avait déjà suivi Antoine et Miriam dans son court métrage, Avant que de tout perdre. C'était la première déflagration, Miriam fuyait son mari violent. Jusqu'à la garde en est le prolongement tristement logique, le point de non-retour où cette histoire a abouti. « Abouti », c'est aussi le mot qui vient à l'esprit lorsqu'on sort du film, justement auréolé l'année dernière, à Venise, du Lion d'argent du meilleur réalisateur. Il y a cette maîtrise toute géométrique de l'espace. Pièces, portes, fenêtres, habitacle de la voiture définissent un univers asphyxiant, qui se referme comme un piège sur Miriam et Julien. Il y a ces personnages-satellites qui gravitent autour du trio central : la soeur de Julien, son petit copain, les grands-parents. Mais jamais ils ne détournent de la catastrophe qui s'approche – il arrive même qu'ils la précipitent. C'est là que réside une grande part de la force du film. Dans ces espaces resserrés, dans cette unité d'intention, qui est comme la traduction visuelle et narrative de l'obsession qui habite Antoine : revenir. Reprendre Miriam. Rencontre, au premier étage du Café Beaubourg, un samedi glacial, avec un Xavier Legrand chaleureux et souriant. Et pourtant cinéaste tragique...

L'ouverture est d'une grande radicalité : une longue séquence dans le bureau de la juge. Pourquoi ce parti pris, à la fois rigoureux et dépouillé ?

Je voulais trouver la meilleure manière de raconter cette situation, et aussi de favoriser l'écoute du spectateur. Il y a peu de plans, c'est très épuré, réaliste. J'ai pu assister à des audiences de conciliation, qui sont privées, mais une juge m'a autorisé à être présent, et j'ai vu tout le protocole. Un avocat puis un autre, la lecture de l'audition de l'enfant... C'est un vrai pari de cinéma : vingt minutes de durée, cinq personnages qui parlent autour d'une table. Pour maintenir la tension, il a fallu que je favorise la pensée dans ma façon de filmer, que je fasse en sorte que seuls les discours, les arguments, tiennent le spectateur. Il s'agit d'inviter ce dernier à se faire son propre jugement face aux arguments énoncés sous ses yeux. On partage le point de vue de la juge, on est à son niveau et, à la fin de la séquence, on peut trancher, dire si elle a pris ou non la bonne décision...

Le film se modifie graduellement, mutant du drame social réaliste au thriller... 

S'il s'agissait de demeurer dans le drame social, autant faire un documentaire. Ce qui m'intéressait, c'était d'impliquer le spectateur dans l'émotion, pas dans la théorie. Les femmes qui sont dans le cas de Miriam vivent de véritables thrillers. C'est le trajet du film : on croit que c'est un drame social, et on finit dans le cinéma de genre, du bureau de la juge à la baignoire de la salle de bains, où se réfugient Miriam et Julien.

Vous êtes d'abord acteur de théâtre : comment en êtes-vous venu au cinéma ? Par cinéphilie ?

J'aime le cinéma, mais ne me considère pas comme cinéphile. Même s'il y a des réalisateurs dont je connais le travail, dont j'ai vu tous les films : Hitchcock, Haneke, Chabrol, Gus Van Sant... Mais je suis plus un spectateur de théâtre que de cinéma. Au départ, mon intention était d'écrire pour le théâtre. Les tragédies grecques me passionnent, je me demandais ce que serait la tragédie de notre monde contemporain. Mais j'ai découvert que mon écriture était plus liée à l'action, à l'image, qu'à la langue. Et le théâtre c'est une langue. D'où le choix du cinéma.
En quoi Jusqu'à la garde relève-t-il de cette tragédie contemporaine que vous aspirez à créer ?

La tragédie, ce sont les liens de sang, la façon dont ils deviennent un enjeu de pouvoir, peuvent aboutir à un matricide, à un parricide... Tout ce que nous montrent les figures de Médée, de Clytemnestre... J'en suis vite arrivé à la violence conjugale, qui est la principale tragédie familiale. Je réfléchis beaucoup à la question de la famille. Le mariage, la fondation de la famille, sont censés être une quête de sécurité, mais on s'aperçoit aujourd'hui que tous les criminels connaissent leurs victimes, et y sont souvent liés de façon familiale. Ce qui est complètement absurde.

On pourrait aussi évoquer la jalousie, autre grand ressort tragique s'il en est, et qui meut Antoine...

Bien sûr, cette jalousie maladive qui pousse à aller jusqu'au bout par passion, par amour. Même s'il est un peu difficile de parler d'amour ou de passion : c'est mal aimer que de vouloir posséder quelqu'un. Mais effectivement les grands héros tragiques sont contaminés par cet amour qui mène jusqu'à la mort. 

Autre fait tragique, le sacrifice de l'enfant : ici c'est Julien qu'Antoine n'hésite pas à brutaliser, moralement et en paroles...

Les enfants dans ce genre de conflit sont sacrifiés. Car c'est le seul lien qui reste à des hommes comme Antoine pour atteindre la femme dont ils ne supportent pas d'être séparés. Toutes les victimes de violence conjugale qui ont divorcé et qui ont des enfants m'ont bien dit que ceux-ci sont des victimes collatérales, des proies faciles, qui ne sont pas du tout entendues.

Vous avez rencontré des victimes de violences conjugales pour ce film ?

Cinq ou six. Je ne venais pas forcément avec des questions, je les laissais parler. Je les voyais plusieurs fois, afin d'établir un lien de confiance avec elles. C'est terrible, c'est extrêmement violent de raconter ça. C'était un peu comme des confidences.

Photo Thomas Pirel

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