Rencontre avec Wissam Charaf réalisateur de "Tombé du ciel

Par Sidy Sakho
le Mercredi 15 Mars 2017

charafTombé du ciel, premier long-métrage du Libanais Wissam Charaf, raconte entre tragique et burlesque l'histoire de deux frères à Beyrouth

Sidy Sakho : Qui sont Omar et Samir, vos personnages principaux ?

Wissam Charaf : Des « jumeaux » qui ne se ressemblent pas.vL'un est petit et gros, poilu, suant, l'autre une espèce de vautour décharné à qui on ne donne pas d'âge. Les frères ne sont pas obligés de se ressembler. Ce sont un peu des Castor et Pollux, l'un est parti, l'autre est resté, l'un a combattu, l'autre était trop jeune pour le faire. Pour l'exmilicien, la guerre est dans le passé, pour le garde du corps, elle est dans l'avenir. Il cherche la guerre, veut qu'elle vienne, veut la provoquer mais n'y arrive pas, alors que son frère, lui, l'a vécue et en est revenu.

S.S. : On voit dès vos courts-métrages le désir de représenter les répercussions de la guerre civile sur le Liban d'aujourd'hui.

W.C. : Ça coule de source de parler de ce qui nous est familier. Mais ce n'est pas une intention. Lorsque j'écris, je ne me dis pas « je vais faire un film sur la guerre pour exorciser mon passé, etc. ». Ce n'est pas ma psychanalyse. Ce film a mis dix ans à se faire, parce que personne n'en voulait, les commissions le refusaient systématiquement. Quand on l'a réécrit avec ma co-scénariste Mariette Désert, on s'est rendu compte que ça parlait de la guerre. C'est un processus inconscient.

S.S. : Nous naviguons entre burlesque et tragédie via le montage, le rythme des plans.

W.C. :  
C'est ce flou qui a retardé son financement. Il faut rentrer dans des cases pour obtenir de l'argent sur les longs-métrages. Les gens veulent être rassurés, or cette bifurcation ne rassure pas du tout sur le papier. Je m'évertuais à expliquer que c'était les deux, une comédie et une tragédie, le rire étant voisin de la tristesse et vice versa. Que voit-on quand les choses sont si cruelles qu'elles déclenchent un rire nerveux ? La guerre a été tellement cruelle qu'elle a fait basculer mes personnages de l'autre côté, dans la folie.

S.S. : Vous sentez-vous des affinités esthétiques avec Elia Suleiman ou Aki Kaurismäki ?

W.C. : Elia, évidemment, on vient de la même région. Mais j'ai regardé plus de films de Kaurismäki, notamment parce que j'adore son chef op, Timo Salminen. Avec Elia, on a vécu les mêmes drames, qui nous ont amenés à développer le même humour désespéré. C'est drôle pour un Libanais d'avoir le même humour à froid qu'un Palestinien et un Finlandais (rires). Mais là encore, c'est une coïncidence, je n'ai pas voulu filmer « à la manière de ».

S.S. : Le fantastique apparaît subtilement dans la dernière partie du film, lorsque Samir est fixé sur son véritable état.

W.C. :  Je voulais partir d'un certain naturalisme pour observer le glissement vers autre chose. On partage le point de vue de Samir qui sent lui-même que quelque chose ne va pas. On découvre avec lui qu'il n'est plus humain. J'aime ces incursions qui phagocytent la réalité. Je tenais à cette inversion. C'est un film de fantômes un peu différent, sans musique d'épouvante ou grands effets spéciaux. Un léger décalage dans le réel nous plonge dans l'invraisemblable. Je voulais faire naître le fantastique par le détail.

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