Rencontre avec trois des acteurs principaux de Mektoub my love, qui en révèlent beaucoup sur Abdellatif Kechiche au travail.

Par Jean-Christophe Ferrari
le Lundi 19 Mars 2018

itw acteurs

C'est la première fois qu'on vous voit à l'écran. Comment êtes-vous arrivés sur le projet et de quelle façon s'est déroulé le casting ?

Lou Luttiau : Je suis allée à un casting de figuration pour la série télévisée Candice Renoir qui se tournait à Sète. Ce n'était pas dans le but de devenir comédienne mais juste pour gagner un peu de sous. Un an après, la directrice de casting me rappelle afin de passer des essais pour le nouveau film d'Abdellatif Kechiche. J'ai passé trois ou quatre essais pour le rôle de Céline – celui que je tiens dans le film – et j'ai été retenue. Nous faisions des essais en groupe : dans les bars, les boîtes de nuit. 

Ophélie Bau : C'est un peu la même histoire que Lou. A cette différence près que cela faisait longtemps que je voulais faire du cinéma (j'ai été inscrite un an au Cours Florent.) J'ai passé un casting pour faire de la figuration dans Candice Renoir. Puis on m'a contactée pour faire des essais pour Mektoub my love. Le casting consistait en scènes d'improvisation en groupe, à la plage : on commente la soirée de la veille, on se drague un peu. Je ne savais pas pourquoi on me rappelait ni à quel rôle on me destinait. 

Shain Boumedine : Deux ans avant le début du tournage, j'avais accompagné un copain à un casting pour faire de la figuration. Je n'envisageais pas du tout de devenir comédien à l'époque. Moi aussi, j'ai été appelé pour le film d'Abdellatif. D'abord c'était simplement pour de la figuration. Puis, d'essai en essai, cela a été pour le rôle d'Amin. Les essais étaient très larges au début – des scènes de groupe, à la plage - puis Abdellatif m'a dirigé insensiblement vers un rôle en particulier.

Le film est très ancré dans un territoire, le Sud, la Méditerranée. Je viens d'apprendre que vous venez tous les trois de cette région. Est-ce que vous avez le sentiment que cela a influé sur le choix de vous confier les rôles ?

O.B : C'était, je crois, quelque chose en moins à fabriquer. Il était déjà compliqué de s'approprier les personnages. Au moins on avait déjà les habitudes, les tonalités, la générosité du Sud.

S.B : Une partie du casting consistait à nous trouver un par un. Une autre, à nous faire fonctionner ensemble. Si cela n'avait pas marché entre nous, il aurait ôté l'un de nous. 

En fait, Kechiche crée un esprit de groupe, une cohésion collective, en amont du tournage...

S.B : C'est même plus que cela : il laisse cet esprit de groupe se créer de lui-même.

O.B : D'autant que cet esprit de groupe se crée aussi avec l'équipe technique. Il n'y avait pas d'un côté les acteurs et les techniciens de l'autre. Je n'avais pas spécialement l'impression d'être filmée mais d'être au milieu des autres. On ne se sent pas regardé comme un acteur, c'est pourquoi nous restons naturels. 

Est-ce la multiplicité des caméras qui aide à donner ce sentiment ? Combien y en avait-il ?

O.B : Sûrement. Plus il y a de caméras, moins on les voit. S'il y avait une seule caméra, nous aurions été très conscients de sa présence. Là, sur le plateau, tout se confondait. On se mélangeait avec les cameramen.

S.B : Il y avait beaucoup de caméras ! Il y avait une dizaine de caméras fixes, deux ou trois caméras à l'épaule et des caméras téléguidées qu'on peut gérer à distance. Pour le son, on évitait le plus souvent la perche pour qu'elle ne bloque pas les mouvements des acteurs. Généralement, on portait un micro HF. 

De quoi disposiez-vous comme matériel de départ ? D'un scénario en bonne et due forme ? 

O.B : Le scénario a tellement changé !

S.B : Il y avait un scénario que nous n'avons pas suivi à la lettre. L'histoire était la même mais chaque scène a été remodelée, réécrite, réinventée. 

Vous aviez donc une liberté d'improviser ?

L.L : Nous savions ce que la scène devait être, où nous devions l'emmener. Nous connaissions son début, son milieu, sa fin. 

O.B : On pouvait improviser dans les mouvements, la façon de parler. On ajoutait des répliques de-ci de-là. 

S.B : Nous étions très imprégnés de nos personnages. Cela nous a beaucoup aidé. Puis Abdellatif nous guidait. Il nous demandait de penser à nos personnages, à leur histoire, aux liens qui existent entre eux. On connaissait toute leur biographie, leur date de naissance, leur origine, etc. Des éléments qui ne sont pas évoqués dans le film mais qu'Abdellatif jugeait nécessaire que nous connaissions.

L.L : Par exemple, pour les scènes de baignade. C'est nous qui avons commencé à monter sur les épaules les uns des autres. Cela lui a plu. Et il nous a demandé de le refaire. D'ailleurs, j'aime beaucoup ces moments-là dans le film.

O.B : Oui, c'étaient les premières scènes qu'on tournait ensemble. On ne savait pas trop ni ce qui nous arrivait ni ce qu'on allait faire mais on savait qu'on allait y arriver ! C'était galvanisant ! 

S.B : En plus l'action se déroule dans les années quatre-vingt-dix. Une époque où on était plus libre, moins exposé aux regards des autres. 

Plus libre ? Vraiment ? En quoi ?

S.B : On se laissait aller plus facilement car les réseaux sociaux n'existaient pas. On avait moins peur du regard des autres, des moqueries. 

L.L : Oui, les réseaux sociaux ont vraiment façonné la manière d'être de notre génération.

Photos Franck Ferville

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