Rencontre avec Marcelo Caetano

Par Damien Aubel
le Mercredi 16 Mai 2018

caetanoChronique urbaine et intimiste à la grâce un peu triste, Corpo Eletrico est le premier long très réussi d'un jeune réalisateur brésilien. 

Elias, jeune homo brésilien, gravite entre petits amis, employés de l'atelier textile de Sao Paulo où il est dessinateur, drag queens hautes en couleur. Des rencontres qui rythment sa vie. Car tout, dans Corpo Eletrico, est affaire de rythme : entre sexe et tendresse, solitude et groupe, hédonisme de la fête et cafard, il faut trouver le tempo. Son tempo. Le réalisateur, lui, a trouvé celui de son film. 

Le titre est emprunté à Walt Whitman. Pourquoi ce choix ? 

Non seulement le titre, mais certaines images, ainsi que la tonalité d'ensemble viennent du poème « Je chante le corps électrique ». Whitman imagine un narrateur qui voyage à travers la société américaine, se frotte à ses différentes composantes et découvre leur beauté et leur force – tout particulièrement celles de la classe ouvrière. A son instar, Elias est un prisme, un personnage que chaque rencontre modèle. 

Les séquences dans l'atelier, la place que le film accorde à différents groupes socioculturels : Corpo Eletrico a parfois des allures de documentaire... 

Ma mise en scène mobilise de nombreuses techniques documentaires. A l'origine, j'ai une formation en anthropologie, mon regard est donc ethnographique. Nous avons tourné dans un véritable atelier, les acteurs ont appris à utiliser les machines et les figurants étaient d'authentiques ouvriers. Les acteurs doivent vivre la situation dans laquelle ils se trouvent sur le plateau comme si elle avait lieu dans la réalité. Et pas seulement dans le cadre du lieu de travail, mais aussi lors des scènes de fêtes ou de rues à Sao Paulo. Les mouvements de caméra obéissent à cette idée. En grande partie, il s'agit d'observer un rituel : on filme d'abord l'action en plan d'ensemble, ensuite on trouve les gros plans qui nous rapprochent des expressions des acteurs. 

Scène inattendue, celle de cette marée humaine porteuse de parapluies à Sao Paulo, une ville qu'on associe plutôt au soleil, à la nonchalance estivale... 

Sao Paulo est littéralement une jungle de béton, où vivent vingt millions d'habitants. La mer est loin, l'asphalte recouvre les cours d'eau, il n'y a pas beaucoup de parcs ou de paysages à la beauté exotique. La beauté de la ville n'a rien d'évident, et, généralement, elle se trouve dans la variété qu'offre le spectacle de la rue. 

Une mélancolie sourde imprègne le film... 

La solitude occupe une grande place dans le film. Elias est un migrant sexuel : il a quitté un milieu conservateur, sa ville natale et sa famille, et tente de survivre dans une métropole immense et hétérogène. Sa technique consiste à trouver des stratégies pour ne pas être seul, et c'est une source de grandes joies. Mais changer de lieu de vie a pour conséquence la solitude, et la mélancolie est inévitable. On a toujours le sentiment que quelque chose manque. Tout particulièrement si vous estimez que l'amour romantique ou le couple ne sont pas faits pour vous. 

La palette du film est remarquable : beaucoup de gris, de tons étouffés, rehaussés de temps en temps par des touches plus vives. Pourquoi ces choix ? 

Nous n'avons jamais envisagé les choses en termes de « palette », tant le Brésil est un chaos visuel où toutes les couleurs se chevauchent de très près. Nous avons plutôt essayé de créer des contrastes entre le gris – présent dans la ville, dans l'atelier, dans les uniformes – et les couleurs des peaux, des éclairages au néon, des tissus qui sont assemblés. J'ai toujours aimé les films de Tsai Ming-liang, et je fais, visuellement, un lien entre Corpo Eletrico et Les Rebelles du dieu néon.


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