Rencontre avec la réalisatrice, Catalina Mesa, qui signe son premier long métrage.

Par Damien Aubel
le Mardi 19 Juin 2018

catalinaSous ses couleurs chatoyantes et sa musique virevoltante, Jerico, l'envol infini des jours (lire notre critique page 54) est un portrait de groupe d'une rare acuité. Qui saisit au plus près les vies de quelques femmes d'une petite ville colombienne, Jerico.

 

 

Les femmes que vous filmez sont des actrices et des conteuses nées. Comment les avez-vous choisies ?

Je suis allée à Jerico dans l'intention de préserver et de célébrer l'esprit féminin de ma culture d'origine. C'est ma grand-tante, Ruth Mesa, et les histoires de son enfance à Jerico qui m'ont inspirée. Elle appartient à cette génération qui a émigré à Medellin, la dernière génération à avoir vécu dans un milieu plus rural. Je l'ai filmée à la fin de sa vie, pour que ses histoires ne soient pas perdues, et quand elle est morte, j'ai eu le sentiment qu'un chapitre de l'histoire de ma famille se refermait. Aussi ai-je décidé que je reviendrais à Jerico, que j'y ferais un travail de mémoire. Des semaines durant, j'ai rencontré des femmes de tous milieux sociaux, les ai écoutées, et ai fini par en choisir douze. C'est comme un kaléidoscope, où chaque femme serait une couleur, incarnerait une facette particulière de la féminité. Mais, avec du recul, on se rend compte qu'elles représentent toutes un même esprit féminin, qui souffle à Jerico.

Cette vaste ambition se traduit, dans le film, par l'attention portée aux détails, aux menus événements du quotidien...

Lorsque j'ai rencontré ces femmes, je prenais le temps d'observer soigneusement la façon dont elles préparaient les repas. Les gestes de la cuisine, les conversations qui les accompagnent : c'est tout un langage qui dessine un territoire, un pays, ses traditions, mais aussi le « jardin secret » des unes et des autres. J'avais alors pour livre de chevet La Poétique de l'espace de Bachelard. L'espace de la maison, de la cuisine, les images aux murs, la décoration, tout cet espace intime qui entoure chacune d'elles est l'expression de leur être. Ces actes infimes, banals, ces objets du quotidien font émerger les histoires qui les touchent au plus profond, au plus intime, de leurs vies.  

L'intimité n'est pas synonyme de repli ou de retenue : les couleurs du film sont exubérantes, les enduits éclatants qui revêtent les façades éclaboussent l'image...

Lorsque je suis arrivée à Jerico, les façades, les portes et les fenêtres, avec leurs couleurs vives et leurs lignes géométriques m'ont évoqué Mondrian et Rothko. Je savais aussi que le soleil, qui traverse les fenêtres, les portes, serait un personnage clef du film. J'ai décidé de filmer Jerico de façon très frontale, pour suggérer cette dimension picturale. Et je jure que je n'ai fait repeindre aucune des maisons !  

Votre film obéit donc à une démarche délibérément esthétique. Vous le considérez pourtant comme un documentaire ?

Quand, avec Loïc Lallemand, on a terminéle montage, on s'est demandé si le film relevaitdu documentaire ou de la fiction. Je ne sais pas comment répondre. Je sais qu'il se situe à la frontière ténue entre les deux. J'ai mené à bien mon projet ethnographique : faire oeuvre de mémoire, laisser un document, mon film est un portrait de femmes, de leurs vies et du « Zeitgeist » de leur génération. Mais, simultanément, je me suis accordé la liberté de restituer la beauté de cette génération, celle de mes grands-tantes et grands-mères, telle que je la perçois : pleine de boléros, de poésie, de couleurs et de rythme. 

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