Rencontre à Los Angeles avec Martin McDonagh et ses deux acteurs, Frances McDormand et Sam Rockwell.

Par Jean-Paul Chaillet
le Mercredi 17 Janvier 2018

mcdonagh

C'est leur premier film ensemble alors ils ont tenu à faire l'interview à deux voix. Frances McDormand est à l'affiche de 3 Billboards, les panneaux de la vengeance, troisième opus du Britannique Martin McDonagh révélé par Bons baisers de Bruges en 2008. Un rôle sur mesure que celui de cette mère exaspérée par le laxisme de la police après le meurtre de sa fille et qui décide de faire justice elle-même...

Depuis le cultissime Sang pour sang, son premier film en 1984, l'actrice s'est imposée comme la muse des frères Coen avec lesquels elle a tourné six longs métrages. Elle n'aime pas trop les interviews mais en ce jour de la mi-novembre dans un hôtel de Beverly Hills, elle s'y prête de bonne foi. Nature avec un franc-parler réjouissant, couvée du regard admirateur de son metteur en scène qui dit avoir prénommé son héroïne en hommage au personnage incarné par Joan Crawford dans Mildred Pierce...Rencontre avec Martin McDonagh et Frances McDormand puis avec Sam Rockwell.

Comment est née l'idée de ce projet ?

Martin McDonagh : Il y a presque dix-sept ans, j'ai fait un voyage en bus Greyhound à travers le Sud des Etats-Unis et sur le bord d'une route dans je ne sais plus quel état, il y avait des panneaux, similaires à ceux du film, avec un message faisant appel à la police pour résoudre un crime impuni. On y sentait tout à la fois détresse, rage et douleur. Il faut avoir pas mal de cran et être rongé d'un sacré ressentiment pour agir ainsi. Ça m'avait profondément marqué. J'y ai repensé très souvent. Puis j'ai imaginé que ce message venait d'une mère. Et ça a été le point de départ du scénario que j'ai écrit il y a sept ans, spécifiquement pour Frances. J'avais son image et sa voix en tête pour le personnage de Mildred Hayes. Je lui ai envoyé le script en espérant qu'elle accepte. Si elle avait refusé, j'aurais été très mal. J'étais foutu !

Frances, quelle a été votre réaction à la lecture ?

Frances McDormand : Vraiment ravie et très flattée. Aussi par le fait que Martin connaisse mon travail, non seulement au cinéma mais également au théâtre. Mildred est un personnage incroyable.
Mais je lui ai dit que je me trouvais trop vieille pour le rôle. C'était il y a deux ans. J'avais cinquante-huit ans. J'estimais qu'une femme comme elle, venant d'un milieu tel que le sien n'aurait pas attendu d'avoir trente-huit ans avant d'avoir son premier enfant. Bref, nous avons pas mal discuté et débattu de ce point précis. J'ai beaucoup hésité et finalement mon mari [le réalisateur Joel Coen] m'a dit : « Arrête de tergiverser et fais le film ! »

M.M : Dieu le bénisse !

F.M : Comme tu dis, Dieu le bénisse !

Frances comment décririez-vous Mildred ?

F.M : Une femme à la fois vulnérable mais forte, qui a vécu comme paralysée et en état second tout ce temps. On devine qu'il lui est arrivé d'être une victime à certaines périodes de sa vie, dans le passé. Je n'aime pas vraiment faire de recherches en amont mais en parlant autour moi avant le début du tournage, je me suis rendue compte qu'étrangement, il n'existe pas de mot équivalent dans notre langue pour qualifier le fait de perdre un enfant. Alors que lorsqu'on perd son mari ou son épouse, on est veuf ou veuve, et orphelin avec la mort de ses parents. Pour Mildred la situation est devenue de plus en plus insoutenable face à l'inertie de la police. Alors le seul moyen pour survivre c'est d'agir, peu importe les conséquences et dommages collatéraux. Elle est déterminée. Elle a atteint un tel niveau de ras le bol qu'elle décide de faire justice elle-même. Plus question de faire marche arrière.

M.M : J'ai voulu écrire une femme très forte, une femme en colère mais qui ne soit pas un stéréotype. Il était aussi important de ne pas chercher à la rendre plus sympathique, qu'elle ne s'avère pas finalement une gentille petite maman plus maternelle. Non, elle part en guerre contre tout le monde. Elle met le feu au commissariat, elle ment aussi pour les besoins de sa cause et, au fond, elle est aussi quelqu'un d'ambigu moralement ce qui la rend beaucoup plus intéressante.

F.M : Absolument et ce n'est pas quelque chose qu'on attend habituellement de personnages féminins. On n'a pas voulu qu'elle se montre contrite. Comme disait le fameux coach de basket-ball Red Auerbach : « Les seules actions acceptables sont celles qui ne nécessitent ni explication ni excuse. » J'aime la manière dont Martin a su dépeindre la fureur noire qui submerge Mildred et la pousse à ses actions. Je la vois comme une femme très remontée, à bout, pas simplement en colère. La colère ça peut se gérer avec des séances de thérapie. Pas la rage. Le film est sur la rage, une vraie tragédie grecque. 

Martin, qu'est-ce qui vous impressionne chez Frances ?

M.M : Elle est brillante. Je me doutais qu'elle le serait dans toutes les scènes où elle exerce sa vengeance mais elle m'a vraiment bluffé dans les moments plus intimistes et tendres. C'est là qu'on sent affleurer la douleur, la peine et le chagrin de Mildred qui jusqu'alors ont été presque masqués...Mais je savais que je pourrai compter sur elle pour éviter de sentimentaliser le personnage.

On ne peut s'empêcher de jubiler viscéralement quand elle incendie le commissariat à coup de cocktails Molotov...

F.M : Je me suis bien amusée à les lancer. Je suis même d'ailleurs plutôt fière d'y être parvenue car je ne suis pas très fortiche en général. Mais, pour je ne sais quelle raison, le poids des bouteilles peut-être, je faisais mouche à tous les coups. Et j'ai aussi beaucoup aimé les scènes où les panneaux sont en flammes même si là j'ai eu un peu de mal à courir parfois. A un moment lors d'une prise, j'étais fatiguée et je me suis retrouvée à genoux par terre, pouvant à peine respirer. Ce n'était pas prévu et quand Martin a dit « coupez », il a trouvé ça très bien. 

Martin, c'est la troisième fois que vous tournez avec Sam Rockwell qui joue Dixon, un sale flic odieux, homophobe, raciste et misogyne qui à un moment jette un homme par la fenêtre...

M.M : Sam est pour moi le meilleur acteur de sa génération et c'est pour cela que je continue à lui écrire tous ces rôles. Je n'ai pas cherché à atténuer le comportement extrême de son personnage afin de le rendre moins immonde. Je voulais montrer toute l'ignorance et la haine qu'il a en lui. Mais il était important à mes yeux qu'on ne le juge pas et qu'on s'aperçoive qu'il lui soit possible de changer et de s'humaniser peu à peu

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