« On chante la mort du lion, mais joyeusement »

Par Léocadie Handke
le Mercredi 03 Janvier 2018

nobuhiroNobuhiro Suwa a capturé sur l'écran Jean-Pierre Léaud, monument très vivant du cinéma français. Rencontre avec le réalisateur de Le lion est mort ce soir


Nobuhiro Suwa travaille depuis 2005 en France. En 2001, il a fait jouer Béatrice Dalle dans H/Story, film expérimental – inspiré de celui de Resnais – sur la ville dont il est originaire, Hiroshima, dans lequel il dit avoir voulu approcher l'inexprimable même. Nous le rencontrons avec son interprète dans un café où nous tremblons bientôt de froid. Dans ses réponses, Suwa parle peu de lui, souvent au pluriel, comme au nom de toute l'équipe, et du symbole de la Nouvelle Vague qu'il fait jouer dans son film, Jean-Pierre Léaud.

Vous racontez que lors de votre première arrivée à Paris, vous êtes allé voir la rue dans laquelle habitait Jean-Pierre Léaud. Quelle place tenait le cinéma français dans votre jeunesse ? 

Quand j'ai découvert la Nouvelle Vague, j'ai senti que le monde de ces films et celui dans lequel je vivais n'étaient pas distincts. En me faisant prendre conscience de la continuité de ces univers, ce cinéma m'a ouvert les yeux. Voir la rue de Jean-Pierre Léaud était alors une chose symbolique à faire.

Quelle a été votre impression lors de votre première rencontre ? Est-ce déjà là que l'idée de faire un film ensemble est née ? 

L'image qu'on a d'un acteur à travers un film est souvent très différente dans la réalité. Mais avec Jean-Pierre, ce n'était pas du tout le cas, j'ai eu l'impression qu'il venait de sortir de l'écran : c'était le Jean-Pierre Léaud que j'avais connu. Imaginez-vous Léaud montant ces escaliers et arrivant jusqu'à nous. Une sorte de distorsion du réel s'introduirait avec sa présence. C'est ce que j'ai senti en le rencontrant. Mais ce n'est pas tout de suite que nous avons eu l'idée de tourner ensemble. Plus tard, l'envie de plus en plus grande de le filmer est venue grâce à nos discussions, où Jean-Pierre me racontait des histoires qu'il avait vécues. Ces discussions ont joué un grand rôle dans l'élaboration du film. Puis est venue l'idée des enfants.

Qu'a-t-il apporté en particulier ? 

À l'époque, sa préoccupation principale était comment jouer la mort. Cette question a donc beaucoup influencé le récit. Mais il ne fallait pas que la mort soit le thème central du film. Vivre est magnifique et je pense que nous partagions cette volonté d'affirmer la vie. Déjà par le titre venant de la chanson que m'a chantée Jean-Pierre quand je l'ai rencontré. On y retrouve un étrange mélange de gravité et de gaieté, on chante la mort du lion, mais joyeusement. Nous avons même d'abord choisi ce titre avant de réfléchir à l'idée du film. 

Comment se sont entendus les enfants et Léaud sur le tournage ? 

Même aujourd'hui, ils ne sont toujours pas très à l'aise, ni les enfants ni Jean-Pierre ! Il y a quelque chose de très particulier chez cet acteur : quand il joue avec les autres, ce qui compte pour lui ce n'est pas avec qui il joue mais pour qui il joue, c'est-à-dire le réalisateur et la caméra. Mais la présence des enfants a été très importante, parce que si j'avais fait un film seulement avec Jean-Pierre, cela aurait donné quelque chose de nostalgique et d'assez fermé, rempli des souvenirs de films dans lesquels Léaud a joué. Mais les enfants n'ont rien à voir avec ces souvenirs et ils ont pu sortir Jean-Pierre de ce cercle qui aurait pu s'établir entre lui et moi.

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