Mahamat-Saleh Haroun nous invite à passer Une saison en France. Un film sensible et lucide sur ces éternels outsiders que sont les migrants... Propos recueillis par - Photo Franck Ferville

Par Jean-Christophe Ferrari
le Lundi 29 Janvier 2018

maham « Le travail du cinéaste est de donner un visage aux réfugiés »

Mahamat-Saleh Haroun nous invite à passer Une saison en France. Un film sensible et lucide sur ces éternels outsiders que sont les migrants...

Peut-être êtes-vous informé, par des connaissances, des amis, la presse, du détail de la procédure imposée à ceux qui demandent l'asile politique dans notre doux pays. Peut-être même êtes-vous actifs, lorsque vous en avez le temps et l'énergie, dans l'une de ces associations (la Cimade, par exemple) qui aident les réfugiés à se frayer un chemin dans la jungle administrative française. Un parcours du combattant qui commence par la première demande à l'OFPRA (Office français de protection des réfugiés et des apatrides). Enchaîne sur la longue attente de la réponse, attente dont la durée n'est ni encadrée ni déterminée légalement, sur le premier refus (presque automatique, à quelques exceptions près). Puis c'est le recours auprès de la Cour nationale du droit d'asile, éventuellement un deuxième refus, la clandestinité forcée etc. Ce sont certains aspects de cette histoire que raconte le nouveau film de Mahamat-Saleh Haroun. A ceci près qu'au lieu de s'intéresser à l'une des populations dont nos quotidiens exposent légitimement le calvaire (Syriens, Libyens, Kurdes...), c'est sur les victimes d'un conflit moins connu qu'Une saison en France braque le regard : la guerre civile en République centrafricaine. Professeur de français, Abbas a fui son pays. Hanté par un passé traumatique (la mort de sa femme), il essaie vaille que vaille, avec son compatriote Etienne (Bibi Tanga) et Carole, sa nouvelle copine (Sandrine Bonnaire), de construire une vie nouvelle pour lui et ses deux enfants. Mais le rouleau compresseur de l'administration française aura raison de ses espoirs...

Attention néanmoins ! Le réalisateur tchadien suit ses personnages sans dolorisme, misérabilisme ou rage dénonciatrice. Mais avec un mélange de précision réaliste et de vibration humaniste qui déjà faisait le prix de ses films précédents (Daratt, Un homme qui crie, Grisgris). Comme d'ailleurs celui d'oeuvres d'autres cinéastes venus du continent africain (Abderrahmane Sissako, Ousmane Sembène, Souleymane Cissé, Idrissa Ouedraogo). On est frappé ici par la dignité, la tenue des personnages. Mais aussi par la douceur de l'ensemble. Et par un art de filmer l'intimité avec une manière d'abandon ascétique qui ne paraît jamais impudique et qui fait parfois songer au cinéma de Philippe Garrel. Et rend plus poignante encore l'invisibilité fantomatique à laquelle, finalement, sont condamnés Abbas et ses enfants. 

Le personnage d'Etienne dit à un moment du film une phrase saisissante : « l'Afrique est une fiction ». Qu'entend-il par là ?

Le mot fiction ne désigne pas ici une chose qui n'existe pas mais une entité fabriquée. A un moment donné, de grandes puissances impérialistes et coloniales (dont la France) se sont partagé l'Afrique : elles ont transmis des langues, écrit des hymnes nationaux, fabriqué des monnaies. La violence faite au personnage d'Abbas – lui qui parle le français et l'enseigne – est, à mon sens, comparable à celle faite aux femmes violées dans la mesure où la parole de la victime n'est pas entendue et mise en doute. Etienne se rend compte qu'il est devenu le personnage d'une histoire inventée par d'autres et qu'il ne peut plus, à ce titre, maîtriser son propre destin.

Le personnage d'Abbas, quant à lui, finit par devenir invisible....

L'Etat met en effet en place un processus d'effacement de l'espace public. C'est pour cela aussi que je ne voulais pas qu'on voie les personnes de l'administration française. Je tenais à suggérer la présence d'un Etat absent (comme le voient les anarchistes), sans affect, qui ne considère les individus que comme des numéros. C'est pourquoi je me suis employé – c'est le travail du cinéaste - à donner un visage à ces réfugiés. Et non pas à en faire un flot comme chez Ai Weiwei (Human Flow). Ce ne sont pas des hordes, mais des singularités, des histoires et des parcours différents. Il y a cinq cent mille réfugiés au Tchad, venus du Niger, du Darfour et de Centrafrique. Le Centrafrique est un pays dont on ne parle pas parce qu'il est enclavé, parce qu'il n'y a pas de caméras. Du coup, l'administration française est moins sensible à leur situation car celle-ci manque de visibilité.

On est frappé en effet par l'attention que le film porte aux visages.

Je voulais que les visages apparaissent comme des paysages, comme des pages sur lesquelles on peut lire le temps qu'il fait. Regarder les visages, c'est aussi une manière d'accorder à ces personnages un temps qu'on ne leur accorde pas dans la vie. C'est pourquoi j'ai filmé la scène d'anniversaire en plan-séquence : je voulais que le film leur donne la possibilité de partager un moment de fraternité et de bonheur. 

La manière dont vous traitez l'apparition du fantôme de la femme d'Abbas est intéressante : elle n'a rien de flottante, de brumeuse, de nébuleuse. Vous vous débarrassez de tout le folklore de l'apparition spectrale.

J'ai vécu ce genre de hantises. J'ai fui le Tchad et suis arrivé en France en 1982 car j'avais été blessé. Ces fantômes envahissent la psyché et altèrent le rapport au monde dans lequel on cherche à s'installer. Représenter les fantômes de manière stylisée et floutée constitue au fond une manière de les déréaliser. Pour Abbas, ce fantôme est bien réel.

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photo Frank Ferville

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