Julia ou les malheurs de la vertu

Par Frédéric Mercier
le Mercredi 15 Mars 2017

juliaLe cinéma à l'estomac : c'est Grave de Julia Ducournau, qui a sidéré à Cannes comme à Gérardmer avec son premier long. Rencontre avec la réalisatrice de ce conte cannibale.
 

Dimanche 30 janvier. Nuit glacée sur les Vosges. Les thermomètres affichent -16. On gèle. Avec le jury de la critique du festival international du film fantastique de Gérardmer (dont je fais partie), nous quittons l'espace Lac, un énorme chalet façon hôtel Overloook de Shining , aménagé en salle de cinéma horrifi que où nous avons remis à l'unanimité le prix à Grave  de Julia Ducournau. Le fi lm a également reçu le Grand Prix du festival. La délibération a duré cinq minutes. Pas une de plus. Alors que nous marchons en rang d'oignons, en frappant nos moufl es sur nos doudounes, un spectateur nous interpelle dans l'obscurité : « Messieurs, en remettant à l'unanimité le prix de la critique à ce fi lm, vous avilissez l'humanité ! Vous cautionnez la façon dont la réalisatrice cautionne la décadence morale. » On rira de ce glacial retour à l'ordre moral, façon scandale de La Grande Bouffe  mais à la mode cannibale puisque le fi lm narre l'aventure initiatique d'une étudiante surdouée de seize ans qui, tout en étant bizutée à l'école vétérinaire, se découvre auprès de sa grande soeur anthropophage. On s'en amusera mais on ne s'étonnera plus de rien à propos de ce film cru très remarqué à Cannes en mai dernier, adulé à Sundance et ayant provoqué des malaises lors de sa projection à Toronto. On ne s'étonnera pas non plus que sa réalisatrice en herbe soit accusée d'hérésie. A la manière des sorcières du temps jadis, elle est venue ramasser ses prix à Gérardmer dans une longue combinaison noire que l'on jurerait sortie de la garde-robe de Morticia Adams ou d'une héroïne de Tim Burton. Comme le fi lm, le physique de Ducournau est hybride : kabyle et bretonne à la fois, chevelure longue et blonde sur un visage mat au rouge à lèvres noir. Une nature transgenre que Ducournau affi che avec élégance : dotée d'une très haute silhouette, elle la surélève encore sur des talons compensés. Elle regarde littéralement son auditoire de haut. Cette fi lle de trente-trois ans ne passe pas inaperçue. Ce jour là à Gérardmer, on ne voit qu'elle. Diffi cile de faire autrement. Ducournau en a conscience : « Je suis très rock ! » nous expliquera-elle au cours de l'entretien. Les doigts sont ornementés d'imposantes bagues et de chevalières, entre PJ Harvey et Marilyn Manson. Rock star jusqu'au bout des ongles ! Elle refuse d'ailleurs d'être prise en photo sans maquilleur ni coiffeur. Déjà une star ! Quoi qu'il en soit, Ducournau aurait tout de la concubine du démon que certains esprits chagrins enverraient bien au bûcher pour avoir osé parler et montrer la jouissance féminine, l'homosexualité revendiquée de son personnage masculin, et les liens incestueux entre deux soeurs.

« Elle avait l'idée de tout. Faire un fi lm n'est pas un caprice. Elle se donne les moyens de ses ambitions. Même aller à Cannes faisait depuis le début partie de son plan » JEAN DES FORÊTS

Charretier

Si Grave enthousiasme ou scandalise, c'est parce que Ducournau réussit le pari diffi cile, inespéré en France où le cinéma de genre est moribond, d'un cross-over entre la comédie initiatique et gore, le fi lm d'horreur et le teenmovie dramatique et sexuel. Lors de notre entretien à Gérardmer, Ducournau abonde dans ce sens : « L'équilibre des trois genres ne va pas l'un sans l'autre. Il y a une infi nité de combinaisons possibles. Le cross-over est un langage à explorer. » Ducournau ressemble à son fi lm : mixte de plusieurs genres. Pour s'en convaincre, il suffi t de l'écouter parler. Elle a une voix rude et un léger zozotement de petite fi lle, un accent banlieusard, un côté wesh-wesh dans les discussions un peu érudites. Ce que me confi rme son complice et producteur Jean des Forêts que sa compagne a présenté à Julia : « Elle peut parler comme un charretier mais c'est la personne la plus cultivée et dotée du vocabulaire le plus riche que je connaisse ». Ça donne des perles : « Putain, Bataille, je l'ai pas relu depuis la prépa. Alors que Sade, oui. Mon héroïne s'appelle comme dans Justine ou les malheurs de la vertu, histoire d'une innocente qui fi nit par prendre du plaisir en devenant un objet sexuel. Mon fi lm parle de la pulsion et de ce qu'on en fait. Justine hérite d'une pulsion comme par damnation familiale. Mais le film, c'est autant Sade que Henry, Portrait d'un serial killer . Un putain de film. Cette scène où le mec tripote à table sa soeur et qu'Henry lui demande d'arrêter. C'est un truc de ouf ! Car le mec, il bute chaque jour des tas de gens et là, il a la morale avec lui. On est au-delà de la morale comme dans mon film. Ca n'a l'air de rien mais ça pose des questions hallucinantes comme de savoir ce qui est pire entre l'inceste et le meurtre. » Julia est une forte tête très sensible, très bavarde, et elle ne transige sur rien ni avec personne, pour obtenir ce qu'elle veut. Jean des Forêts : « Elle avait l'idée de tout. Faire un film n'est pas un caprice. Elle se donne les moyens de ses ambitions. Même aller à Cannes faisait depuis le début partie de son plan. »

« Julia est très exigeante, vis-à-vis de son art, des autres et d'abord d'elle-même. Elle a beaucoup de mal à laisser passer si quelque chose ne va pas dans son sens » Garance Marillier

 Photo Thomas Pirel

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