« Je suis totalement perdu »

Par Damien Aubel
le Mardi 07 Février 2017

chihaLe très beau Brothers of the Night, conte de fée interlope, est en salles. Patric Chiha, le réalisateur, répond à nos questions.

Damien Aubel : Vous vous situez avec ce film à l'intersection du documentaire et de la fiction. C'était votre projet initial, de mélanger les registres?

Patric Chiha : Ces garçons vivent dans un monde où les frontières entre le vrai et le faux, la vérité et le mensonge, le réel et le fantasme sont totalement brouillées. Par ailleurs, ils mentent, exagèrent, jouent tout le temps. Ils se la racontent. Quand je suis avec eux, je ne fais jamais la différence entre ce qui est vrai et ce qui est faux. Je suis totalement perdu. Je ne vois donc pas comment j'aurais pu faire la différence dans le film. Tout s'est tout de suite mélangé. Mettre de la clarté, de l'ordre dans tout cela (en utilisant une voix off ou en essayant de séparer ce qui est joué de ce qui est documenté) aurait été la chose la plus artificielle à faire. Plus que le réel cru qu'ils vivent, ce qui m'intéressait c'était comment ils jouent avec lui, comment ils s'en arrangent compte tenu de ce qu'ils subissent, comment ils sont quand même les acteurs de leurs vies. C'est sans doute ça le sujet du film s'il fallait le définir. 

D.A. : Parlez-nous un peu des acteurs: comment avez-vous dirigé ces non-professionnels? 

P.C. : Quand je les ai rencontrés, ce qui m'a frappé en premier, c'était leur présence, leur côté poseur, leur façon de (se) raconter des histoires... au fond leur capacité à jouer. Puis, petit à petit, ils ont compris que je n'étais pas policier, que je n'avais pas l'intention de les mettre à nu ou de les forcer à faire des aveux. Avant de tourner, nous avons passé une année ensemble. Nous avons appris à nous connaître. Pendant le tournage qui a duré quatre semaines, je ne sais pas, c'était très mystérieux, je ne pourrais pas expliquer comment nous avons fait. En tout cas, je ne les ai pas dirigés. De toutes les façons, je n'aurais pas pu les diriger car je ne comprenais pas ce qu'ils disaient. Ils parlent une langue (un mélange de romani, bulgare et turc) qu'eux seuls comprennent. Entre nous, nous parlions en allemand, mais ils maîtrisent trop mal la langue pour tourner en allemand. Ce n'était qu'au montage que j'ai vraiment découvert ce qu'ils disaient. Ce qui est certain, c'est qu'ils aimaient la caméra. Et ils avaient cette énergie, cette envie de faire quelque chose. Il ne faut pas oublier que la prostitution est quand même un métier très ennuyeux. Ces garçons m'ont offert quelque chose d'extraordinaire et mon travail consistait à ne pas le détruire. 

D.A. : On est frappé par la dimension théâtrale - au bon sens du terme! - de chacune des séquences: vivacité des dialogues, décor stylisé et fixe... C'est une mise en scène de la parole autant que des corps, Brothers of the Night?

P.C. : Vous savez, la vie peut être très théâtrale. Les lieux que fréquentent ces garçons, ainsi que leur façon d'être entre eux ou avec les clients, sont très théâtraux.

Comme je l'ai dit, je n'avais aucune intention de les mettre à nu. Les outils du cinéma – la lumière, la machine à fumée, les costumes... tout ce qui rend la situation artificielle – les invitaient à jouer, à exagérer, à se mettre en scène. Nous avons tourné dans leurs vrais lieux, mais aussi dans des lieux que nous avions loués. Dans ces « studios de tournage », nous faisions des « ateliers d'improvisation » où ils s'emparaient de leurs histoires, de leurs problèmes, de leurs rapports aux clients, de leurs rapports entre eux et les présentaient à la caméra. Ils improvisaient librement à partir de leur vie. Nous les éclairions et filmions en général en plan fixe, mais ne comprenions donc rien, ou très peu de choses. C'est difficile à expliquer, mais cette passivité, c'était grisant. J'étais face à un spectacle mystérieux qui me fascinait.

D.A. : Enfin, le film fait surgir toute une constellation de noms : Fassbinder, Genet, Todd Haynes... Vous aviez ces références en tête?

P.C. : Les cinéastes que vous citez étaient tout de suite là, dès que j'ai rencontré les garçons. Le bar où ils travaillent ressemble à celui de Querelle de Fassbinder, leurs vestes de cuir et leur façon de fumer font penser à Coppola, les rapports de classe qui règnent dans ce bar rappellent ceux que décrit Pasolini dans ses premiers films... Puis il y a aussi Anger et Schroeter. Et Genet, que j'avais bizarrement oublié et qui m'est revenu comme une évidence lors du montage. C'est surtout la façon de parler des garçons, la structure circulaire de leur parole, qui m'a fait penser à lui.

Ces cinéastes, leur confiance aux formes, aux couleurs, à la lumière pour atteindre la vie, m'ont aidé à faire mon film. En cela, les signes qui apparaissent dans Brothers of the Night et qui rappellent les leurs, sont moins des références que des outils.

Et puis il y a Sirk... Fassbinder a écrit cette phrase magnifique à propos de lui : « Douglas Sirk a dit, on ne peut pas faire des films sur quelque chose, on peut seulement faire des films avec quelque chose, avec des gens, avec de la lumière, avec des fleurs, avec des miroirs, avec du sang, avec toutes ces choses insensées qui en valent la peine. »

 

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