"Il n'y a presque aucune différence entre mes fantômes et les vivants"

Par Damien Aubel
le Mercredi 08 Mars 2017

kurosawaKiyoshi Kurosawa tourne son premier film en France. Rencontre avec le réalisateur du Secret de la chambre noire, expert en inquiétante étrangeté...


Un photographe, Stéphane (Olivier Gourmet) cherche à retrouver sa défunte femme à travers sa fi lle, Marie (Constance Rousseau). Il la soumet à toute une série d'étranges rituels, composant des tableaux vivants, les fi xant sur les plaques de ses daguerréotypes. Mais un grain de sable, un nouvel assistant (Tahar Rahim) vient dérégler cette mécanique obsessionnelle et incestueuse...

Damien Aubel : C'est la première fois que vous tournez avec des acteurs français...

Kiyoshi Kurosawa :  J'étais assez inquiet avant le tournage, craignant que les façons de procéder soient très différentes, d'autant plus que je ne parle pas français. Mais j'ai été très étonné de constater combien on arrivait facilement à se comprendre et me suis rendu compte qu'il existait un langage commun, celui du cinéma, qui nous liait tous.

D.A. : Vous avez jeté votre dévolu sur Olivier Gourmet pour incarner Stéphane. C'était un choix évident ?

K.K. : On avait beaucoup hésité, avec la production, pour le rôle de Stéphane. Olivier Gourmet est un nom très connu au Japon, notamment pour sa participation aux fi lms des frères Dardenne, mais je ne l'imaginais pas forcément sous les traits de Stéphane. Je me suis pourtant dit, comme c'est un acteur que j'adore, qu'en lui proposant le rôle, il créerait un Stéphane tout à fait nouveau. Ila accepté d'emblée.

D.A. : Pourquoi des daguerréotypes?

K.K. : Le daguerréotype me fascine depuis longtemps, et plus exactement l'expression des gens sur les clichés. C'est un genre d'expression qu'on ne pourrait jamais obtenir avec les techniques actuelles. Je me suis vraiment demandé comment les photographes les obtenaient de leurs modèles : on a l'impression qu'ils viennent d'un autre monde, comme s'ils étaient morts. C'est le point de départ du scénario.

D.A. : Stéphane utilise une étrange armature mécanique pour s'assurer que Marie ne bouge pas lors des séances de pose...

K.K. : C'est moi qui ai inventé l'appareil destiné à immobiliser Marie, et j'ai demandé à mon équipe de le concevoir. Mais il y en a d'autres qui ont vraiment existé, comme l'espèce de tuteur qu'utilise Stéphane avec la dame âgée qui lui rend visite à la fin. Et en me documentant sur les débuts de la photographie, j'ai découvert qu'on cherchait les formats les plus grands possibles, comme des tableaux. La gigantesque chambre noire qu'on voit dans le fi lm a été fabriquée à cette occasion, mais elle a eu des prédécesseurs. Toutes ces tentatives, qui requéraient d'interminables temps de pose, ont été des échecs.

D.A. : Le scénario joue sur l'ambiguïté entre vivants et morts....

K.K. : Je veille toujours à laisser une part de mystère dans mes films, qui peut se situer hors-cadre, dans la pénombre. Dans les années 90, à l'époque de la « Japan Horror », je fi lmais des fantômes qui suscitaient l'effroi, qui étaient presque des monstres : ils avaient été des êtres humains à l'origine, mais s'éloignaient de l'humanité. Mais ces derniers temps, il n'y a presque aucune différence entre mes fantômes et les vivants. Car j'ai découvert qu'en sortant des frontières du genre, les fantômes peuvent être doués de toutes sortes de sentiments : amour, tristesse... Et puis c'est sans doute lié à mon âge : il y a plus de gens qui meurent autour de moi en ce moment, des parents, des amis... J'ai un sentiment d'attachement, de proximité avec les morts, différent de la peur que peuvent susciter les fantômes.

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