Il est en compétition à Cannes, mais pour nous la cause est entendue : Plaire, aimer et courir vite, de Christophe Honoré est d'ores et déjà sur notre tableau d'honneur personnel. Rencontre avec le réalisateur.

Par Damien Aubel
le Jeudi 10 Mai 2018

honoréDeux des plus belles scènes de ce Plaire, aimer et courir vite, qui, on l'espère à l'heure où on écrit ces lignes, ramènera quelque chose de sa plongée dans le grand bain cannois, se déroulent, justement dans une salle de bains. Homme au bain, c'est d'ailleurs le titre du film de 2010 de Christophe Honoré, insolite étape érotico-expérimentale dans sa filmo. Rien d'étonnant, et Plaire,... le confirme : la grande obsession d'Honoré, c'est un problème de baignoire et de robinets. Quand est-ce que ça déborde ? Comment est-ce qu'on contient tout ça, tout ce qui fait un film : le récit, les émotions, les mots, les images ? Où est le point d'équilibre entre l'expansion et la rétention ? Bref, en termes esthétiques, la grande question du ciné d'Honoré, c'est celle de la maîtrise. D'où cette acmé qu'est Plaire, aimer et courir vite, petit miracle de film sans cesse à cheval entre le déversement et l'endiguement. 

Prenez le récit : Jacques (Pierre Deladonchamps), dramaturge homo, atteint du Sida, vivant avec un fils, s'amourache d'un étudiant breton, Arthur (Vincent Lacoste). Récit numéro un, qui débouche sur un récit numéro deux, celui d'une époque : ce sont les nineties, la grande faucheuse, chez les homos, a troqué sa faux pour la sphère hérissée du virus du Sida. Moyennant quoi, la tentation est double. Ou bien tricoter un Bildungsroman sentimental, réglé par le va-et-vient entre les personnages, entre Rennes et Paris, entre la jeunesse d'Arthur à l'appétit insatiable et l'âge mûr de Jacques, un peu narquois, blasé. Ou bien s'immerger dans une époque et, ses marqueurs, sa tragédie : l'hôpital et les tests, les perfusions, les affiches des films d'époque qui tapissent les vitrines des cinémas. Mais voilà, chaque tentation fait pièce à l'autre. Un exemple : Jacques, exténué par la maladie, affaibli par les traitements, à l'hosto. Arthur à ses côtés. Coordonnées très concrètes, matérielles, corporelles, et psychologiques de la maladie : réaction d'un « proche », comme on dirait. Mais ce « proche » c'est Arthur, et tout se passe comme si, au contact de Jacques, au fil de leur relation, il était devenu lui aussi un raconteur d'histoires, un metteur en scène de saynètes. D'où un vrai numéro, au sens quasiment du music-hall, où il se met à chanter, débite une drolatique histoire. Ce jeu de balancier vaut pour tout : la langue, très littéraire, mais toujours tenue en lisière par les personnages, qui en ont une conscience aiguë, le pathos toujours contrôlé par la comédie. Et inversement à chaque fois. Rencontre, sous les combles, un jour débordant de soleil, dans le perchoir parisien où Christophe Honoré écrit.

Jacques, auteur de théâtre, homosexuel mais vivant avec son fils comme dans votre livre Ton père, Arthur, l'étudiant breton « monté » à Paris... Il y a un matériau autobiographique substantiel dans ce film, non ?

Les Métamorphoses et Les Malheurs de Sophie étaient tous deux plutôt du registre de la fable, là je voulais reprendre la parole à la première personne. Une idée qui s'est dépliée en trois projets : l'écriture de Ton père, l'écriture du scénario du film, et cette pièce de théâtre que je vais attaquer bientôt, Les Idoles.

Les Idoles, comme le film corrosif de Marc'O ?

Non, rien à voir ! Le principe, c'est de faire revivre des artistes qui ont vraiment compté pour moi, quand j'avais vingt ans, que j'étais à Rennes, et qui sont tous morts du Sida avant que j'arrive à Paris. Il y avait Demy, Koltès, Lagarce, Collard, Guibert et Daney. Pour en revenir à Plaire, aimer et courir vite, de façon assez étonnante, le projet, qui consistait donc à reprendre la parole à la première personne, s'est dilué. Au lieu d'avoir un personnage d'alter-ego, Arthur, l'étudiant à Rennes dans les années quatre-vingt-dix, je me suis aperçu que j'étais aussi présent dans le personnage de Jacques Tondelli, à Paris, avec son enfant. Et sans doute, également, y a-t-il des choses dans le personnage joué par Podalydès, Mathieu... Dès lors, le film devient un peu troublant pour moi. Comme si le point de vue d'auteur, qu'aurait affirmé la première personne, avait subi une dissolution... Ca finit par faire plus qu'une autobiographie : une espèce de portrait fractionné. Qui m'a offert une grande liberté. J'étais moins embarrassé par le sentiment d'impudeur que suscite la volonté de refilmer certains moments de sa vie : comme j'étais un peu partout, j'étais finalement un peu nulle part...

Ce, ou ces, portrait(s) prend ou prennent vie et corps via tes acteurs qui leur prêtent une grande force d'incarnation. Pourtant, Pierre Deladonchamps n'est arrivé que sur le tard...

Louis Garrel, qui devait jouer son rôle, a dû partir un mois avant le tournage. Je ne le connaissais pas vraiment, je lui ai expliqué la situation, il est venu et très rapidement m'a dit, « C'était pour moi ». Et au bout de deux jours, à Rennes, j'ai dû absolument oublier le film que j'avais écrit pour tourner le film avec Pierre. C'est toujours un peu ce dont on rêve sur un tournage, que le réel vienne secourir la fiction. Quant à Vincent Lacoste, je me souviens très bien. C'est grâce à Wikipédia... Je me suis demandé, tiens, au juste, il a quel âge Vincent Lacoste ? (24 ans aujourd'hui, NDLR) Et je me suis aperçu qu'il était tout jeune, je le voyais plus vieux que ça. C'est quelqu'un que j'ai adoré dans Les Beaux Gosses, comme tout le monde, mais peut-être encore plus dans Jacky au royaume des filles, qui est un film maudit mais que j'aime beaucoup... Et je me suis dit qu'il y avait quelque chose qu'il n'avait jamais joué. Jusqu'ici, c'était un peu le gars next door dont on s'aperçoit finalement qu'il a du charme. Là, j'ai voulu l'érotiser, en faire quelqu'un à côté de qui, si vous le croisez dans une salle de cinéma, vous avez vraiment envie de vous asseoir...

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