"En France, la boxe n'est pas un ascenceur social"

Par Frédéric Mercier
le Mardi 07 Février 2017

dan usantNous nous marierons est en salles ce mois-ci. Rencontre avec le réalisateur Dan Uzan.

Dan Uzan fait le portrait d'un homme à la croisée des chemins, Karim, tiraillé entre sa passion pour la boxe et les exigences de la vie de famille. Un vrai match existentiel...

Frédéric Mercier : Pouvez-vous nous raconter la genèse très particulière de ce premier long métrage ?

Dan Uzan : J'avais lu un texte d'un poète chinois qui s'appelait Liao Yiwu. Après les événements de Tian'anmen, lorsqu'il était en prison, comme il ne pouvait pas écrire de façon traditionnelle, on lui avait donné un magnétophone sur lequel il a commencé à enregistrer des discours. Cette retranscription de la parole a débouché sur une sorte d'épopée littéraire. Je me suis donc dit à mon tour qu'il fallait peut-être sortir de l'idée qu'un scénario doit être conçu en amont d'un film. J'ai laissé les acteurs écrire le film eux-mêmes, avec leur propre oralité.

F.M. : Vous aviez bien un cadre ?

D.U. : Oui, j'avais écrit un premier scénario. Un jour Karim que j'avais rencontré à la boxe s'est déchiré les ligaments au cours d'un match professionnel. Il y avait là un parallèle très fort avec ce que moi-même j'avais écrit. Dans mon scénario, mon personnage se mutilait pour arrêter la boxe. J'ai trouvé que ce qui était arrivé à Karim était bien plus intéressant.

F.M. : C'est à partir de là que vous avez commencé à envisager une nouvelle fiction ?

D.U. : Après son opération, je lui ai demandé de quelle façon il envisageait son avenir en tant que boxeur. Il m'a répondu que c'était terminé pour lui, qu'il en avait fini, d'autant qu'il allait bientôt se marier. Cette histoire de mariage m'a intéressé. Elle m'a permis de donner une forme de mini cadre fictionnel à ce que j'allais filmer en suivant Karim et d'autres non professionnels comme lui. Mais 95% des dialogues ne sont pas de mon fait comme ce moment miraculeux où Karim dit à son entraîneur : « les rêves, ça donne mal à la tête. »

F.M. : Le film de boxe est très connoté ? Comment déjouer les clichés ?

D.U. : En découvrant cet univers de la boxe auquel j'avais déjà consacré un documentaire, je me suis rendu compte que la salle de sport n'était pas du tout typée. La vie l'est mais pas un vestiaire. La salle d'entraînement déshabille les hommes, donne une forme d'égalité quel que soit le monde d'où l'on vient.

F.M. : Justement, toute l'étrangeté du film vient du fait que ce film de boxe n'a pas d'ancrage social trop fort.

D.U. : Je désirais parler du lien culturel et physique de Karim avec la boxe. On voit bien que ce sont des gens de la banlieue mais je n'avais pas envie de spécifier. On sait qu'il boxe à Levallois et c'est tout. Dans un film de boxe traditionnel, il y a toujours cette idée d'ascenseur social. On se prend des coups pour s'en sortir. Pas ici. D'autant qu'en France, la boxe n'est pas un ascenseur social. Karim a la boxe dans son ADN. Je ne voulais surtout pas de scènes d'explication, du genre « La boxe, c'est ma passion. » Il fallait trouver les moyens de rendre compte du lien viscéral, incompréhensible pour la plupart des gens, d'un homme à son activité. Si Karim s'accroche si éperdument, si aveuglément à lav boxe, au point de compromettre sa santé et sa vie sentimentale, c'est parce qu'il sent que sans elle, il se sera dépossédé d'une partie de lui-même.

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