Docteur James et Mister Gray

Par Damien Aubel
le Mercredi 15 Mars 2017

james grayJames gray réalise avec The Lost City of Z un somptueux film d'aventures, en s'attachant aux pas de Percy Fawcett, cet Anglais hantévpar une cité perdue dans la jungle. Le réalisateur est à l'image de l'Amazone, qu'il filme splendidement dans The Lost City of Z : plein deremous et de courants. Portrait.
 

Ca commence comme un rêve de journaliste. On ne se trouve pas face à un caractériel, un taiseux ou un cocaïné mégalo. Mais devant un attachant quasicinquantenaire, né en 69, prolixe et souriant, tantôt enfoncé dans le canapé du salon cossu d'un hôtel des Champs, Le Lancaster, tantôt tendu par l'attention, la volonté de trouver le mot juste. T-shirt noir, bras nus, jean gris : l'uniforme neutre, juste décontracté ce qu'il faut du cinéaste estampillé néoclassique. Celui qui modestement se retrancherait derrière les grandes traditions dont il ne serait que le continuateur. Un continuateur surdoué mais humble, faisant profession de respect, rétif à toute irrévérence postmoderne. Oui, on l'imaginait bien comme ça l'homme qui a réveillé le polar scorsesien avec son premier long, Little Odessa,  en 1994, a retrouvé la martingale du Friedkin de The French Connection dans We Own the Night  (2007), les secrets du mélo dans Two Lovers  (2008) et The Immigrant  (2013). Et qui a ranimé la fibre du film d'aventures sous l'égide de Kipling (l'Angleterre victorienne) et de Coppola (la jungle, la quête d'un Eldorado) avec The Lost City of Z,  lost citytout frais débarqué sur nos écrans. Lequel s'inscrit aussi dans une autre veine bien balisée, le biopic, la vie mouvementée de Percy Fawcett, militaire anglais snobbé par la bonne société et lancé sur les traces d'un rêve, ressortissant à « l'histoire vraie », caution de sérieux, butée de l'imagination qui interdirait les envolées trop fantaisistes. Et qu'il soit jet-laggé, revenant de Berlin, encore réglé sur le fuseau horaire de L.A où ce New-Yorkais d'origine, du Queens, a élu domicile, mais qu'il joue le jeu de l'entretien sans réticences ni poses fatiguées de diva, pourrait conforter notre hypothèse : James Gray, c'est du solide, il joue selon les règles du jeu, se conforme à ce qu'on attend de lui.

Solitude

On commence en bon élève avec l'inévitable question sur les références : The Lost City of Z , ce ne serait pas par hasard un hommage aux Aventuriers de l'arche perdue , ou à L'Homme qui en savait trop  ? James Gray est sans doute trop poli pour brocarder notre côté scolaire, il évacue la question avec élégance : « J'ai vu ces films dont vous me parlez, bien sûr. Mais il faut bien vous dire qu'ado je regardais de cinq à dix films par semaine. Je voyais quasiment tout ce que je pouvais voir, j'étais comme une gigantesque pompe à aspirer les films. » Dès lors on commence à flairer autre chose : le cinéma pour James Gray est bien plus qu'un confortable passage de relais de la tradition. Comme si, finalement, toutes ces histoires de filiation étaient secondaires. Que Gray n'était l'héritier de personne. On continue à le sonder, on tente l'hypothèse d'un petit tableau idyllique : une consommation familiale d'images sur petit écran, ou des sorties rituelles le dimanche. Tout faux. « Je n'ai quasiment vu aucun film avec mes parents. Ils n'allaient pas au cinéma, pour eux ça ne représentait pas grand chose. Je me suis initié tout seul, j'y allais sans personne pour m'accompagner à l'âge de onze ans. Non, ce n'est pas complètement vrai. Deux de mes profs de lycée, l'un de latin, l'autre de français, se sont mis à s'intéresser à moi pour des raisons que je ne m'explique pas. Ils m'ont  demandé si je voulais monter un ciné-club. J'ai dit oui, et ils m'ont amené au cinéma, avec quelques autres élèves. A l'époque à New York – ça existe encore à Paris, il n'y en a quasiment plus à New York – il y avait un réseau de salles, dans les années 80, qui passaient de vieux films. On allait en voir, et après on avait de longues discussions. Mais trois ou quatre fois par semaines, j'y allais tout seul. » Seul : c'est le mot clef.

Une solitude culturelle : Gray est un outsider au sein de sa famille. « L'histoire de ma famille n'est pas si reluisante que ça. Mon père s'intéressait surtout à ce qui était scientifique, à l'ingénierie, à ce qui pouvait servir sa carrière. Il essayait d'inventer des choses, de trouver un moyen de s'élever socialement, de se faire plus d'argent. C'était son principal centre d'intérêt. Quant à ma mère, c'était d'être femme au foyer, de trouver la meilleure façon d'élever ses enfants. Elle avait quelque chose de très conventionnel, même si elle a tenté de retourner à l'Université. Je ne pense pas qu'ils s'intéressaient beaucoup à la culture. Cela dit, ils nous emmenaient, mon frère et moi, jusque vers 1979-1980, visiter des musées new-yorkais. On a donc été un peu en contact avec la culture, mais très peu. » Et s'il nous raconte ça comme un souvenir d'enfance, ni Gray ni moi ne sommes dupes : il s'agit bien d'une question de vie ou de mort voire de salut. Dans ce demi-désert culturel, ce sont ses deux profs cinéphiles qui « m'ont sauvé, non seulement en m'ouvrant au cinéma du reste du monde, mais également en me donnant une vision plus large de l'art. Vous savez, il suffit  d'une seule personne pour vous sauver. »

[...]

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