Cordula Kablitz-Post filme la vie de l'écrivaine et psychanalyste Lou Andreas-Salomé

Par Elise Lépine
le Mercredi 31 Mai 2017

cordulaCordula Kablitz-Post filme la vie de l'écrivaine et psychanalyste  Lou Andreas-Salomé, figure majeure de la vie intellectuelle allemande.


Elise Lépine : Pourquoi avoir choisi de filmer la vie de Lou Andreas-Salomé ?

Cordula Kablitz-Post : A l'âge de 17 ans, je suis tombée sur sa biographie à la bibliothèque de mon petit village, près de Francfort. Sa vie m'a fascinée : une telle détermination, une telle liberté, à une époque où exercer son libre arbitre était impossible pour une femme... Depuis lors, elle m'accompagne. Tant que le monde sera sexiste, même si nous progressons dans l'émancipation des femmes, elle restera une figure nécessaire.

E.L. : Vous la filmez d'abord, et à intervalles réguliers, à la fin de sa vie, déroulant le fil de ses souvenirs. Pourquoi ?

C.K-P : Je viens du documentaire. Je voulais faire un film fondé sur des faits. Je me suis rendue à Göttingen, où elle a vécu de 1903 jusqu'à sa mort, en 1937. J'ai rencontré Dorothée Pfeiffer, la fille d'Ernst Pfeiffer, le jeune homme qui a aidé Lou à rédiger son autobiographie à la fin de sa vie. Quand elle m'a confié que son père, tout en l'aidant à classer ses souvenirs, avait été fou amoureux de Lou Andreas-Salomé, de 32 ans son aînée, j'ai compris que je tenais le point d'entrée dans l'histoire complexe de sa vie.

E.L. : Elle qui avait tant de relations a choisi de terminer sa vie recluse, loin du monde. Pourquoi ?

C.K-P : Elle n'a pas vraiment choisi. Sa famille en Russie a perdu sa fortune pendant la révolution de 1917. Lou n'était déjà plus très riche, elle gérait mal son argent. Après sa rencontre avec Sigmund Freud en 1911, elle avait décidé de devenir psychanalyste : le métier venait de naître, on ne gagnait pas sa vie en l'exerçant, encore moins quand on était une femme. Quand les nazis sont arrivés au pouvoir en 1933, la psychanalyse, « science juive », a été interdite. Lou, âgée, souffrait du coeur, de diabète et de cécité. Elle avait peur des nazis. Elle s'est cloîtrée.

E.L. : Et pourtant : même alors, elle rend Ernst Pfeiffer fou d'amour. Quel pouvoir sur les hommes...

C.K-P : Adolescente, elle a subi un harcèlement sexuel. En réaction, elle a ressenti le besoin de conserver sa virginité jusqu'à trente ans passés. Cela ne l'a pas empêché de proposer à Friedrich Nietzsche et Paul Rée, tous deux fous d'elle, de former avec elle un ménage à trois platonique. Elle ne voulait pas se marier ni avoir d'enfants afin de préserver sa vie intellectuelle. Ce n'est qu'une fois qu'elle a été reconnue en tant qu'auteure qu'elle a pu vivre un amour charnel avec Rainer Maria Rilke, de quinze ans son cadet...

E.L. :Pour ouvrir certaines séquences du film, vous la filmez prisonnière de cartes postales anciennes, puis s'animant et quittant l'image...

C.K-P : Lou Andreas-Salomé avait cent ans d'avance sur son époque. Je la filme bougeant, seule, dans une société figée. Nous n'avions jamais utilisé ce procédé, nous ne savions pas à quel résultat nous attendre. J'ai adoré mener cette expérience cinématographique.

 

 

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