Claude Lanzmann est de retour sur les écrans avec Napalm,

Par Vincent Jaury et Damien Aubel
le Mercredi 06 Septembre 2017

lanzmannUne histoire d'amour nord-coréenne et un nouveau chef-d'oeuvre documentaire, singulier dans son travail. Rencontre chez lui, à Paris, avec un mythe vivant.


Avec sa carrure de vieux lutteur blanchi sous le harnois, une stature impressionnante malgré l'âge, ces quatre-vingts onze ans vécus dans les tourmentes de l'histoire, Claude Lanzmann semble taillé pour les prouesses. Il nous montre une photo, datant d'une vingtaine d'années, où on le voit s'élancer dans le vide, en surplomb de la mer, d'un hauteur de cinq mètres, nous précise-t-il, en nous raccompagnant. Et même affaibli par une otite, assistant sa grande carcasse d'une canne, il semble prendre les défaillances de son corps comme des épreuves à affronter. Des travaux comme ceux qu'abattait Hercule. Lequel se signalait aussi par son goût immodéré des femmes. Autre trait commun : Lanzmann est un grand amoureux. Car si Napalm est un hapax dans une filmographie qui dévide d'abord le destin juif du XXe siècle, entre Shoah et Israël, ce n'est pas seulement parce que Lanzmann filme la Corée du Nord, revenant aujourd'hui sur les traces du voyage qu'il avait effectué en 1958, entouré d'une délégation qui comptait entre autres Armand Gatti et Chris Marker. C'est aussi parce qu'il s'agit d'une confidence brûlante comme le napalm du titre – celle d'un coup de foudre, aussi romanesque qu'éphémère, avec une sublime infirmière nordcoréenne, et qu'il racontait déjà dans un chapitre du Lièvre de Patagonie. Mais Napalm lui-même est un défi herculéen. Comment raconter l'irracontable ? Comment raconter, par exemple, ce paradoxe vertigineux, insaisissable pour la raison, d'un pays où le temps s'est « arrêté » ? C'est la première partie du film, et Lanzmann répond en cinéaste, en intime de l'image et de ses possibilités. Il joue sur le feuilletage d'images hétérogènes d'archives, des bobines d'archives où éclate l'horreur des bombardements de la guerre de Corée ; des plans mobiles, capturés depuis un véhicule, des paysages urbains de Pyongyang ; des images fixes, clichés pétrifiés de la réalité kitsch et totalitaire du pays... Tout ça se mêle à l'écran comme pour donner à palper une éternité où voisinent tous les temps. Mais l'irracontable, c'est aussi la puissance de l'éclair. Celui qui frappe le coeur, l'éternel mystère de l'amour. Là, Lanzmann s'y collette en conteur. Mieux, en homme du verbe, en homme qui est habité d'une foi juive en la puissance de la Parole. Comme si les mots, leur pâte sonore, avaient le pouvoir de ranimer le passé. Et Lanzmann, face caméra, un air de matou gourmand, redit dans la seconde partie du film son aventure à la fois drolatique (ce sont des piqûres de vitamine dans la fesse qui vont déboucher sur la rencontre avec Kim Kum-sun, la splendide infirmière), érotique (Lanzmann sait parfaitement dire la puissance d'excitation de perles de sueur sur le corps aimé), mais surtout poignante. Car il ne la reverra pas, son infirmière. Lanzmann est comme Hercule, fort mais poignant lorsqu'il est martyrisé par la brûlante tunique de Nessus. Oui, c'est ce qu'on retiendra en quittant le salon, tapissé de livres soigneusement classés, par ordre alphabétique, mais aussi de photos de son fils Félix, mort cette année à 23 ans. Chez Lanzmann, contrairement à sa réputation d'ogre bien établie, la force est celle du coeur.

Transfuge : A l'époque du film, vous êtes encore l'amant de Simone de Beauvoir que vous n'évoquez pas du tout. C'est volontaire ?

Claude Lanzmann : Pourquoi j'aurais fait ça ? Je n'étais pas marié avec Beauvoir et je n'avais pas prêté de serment. Peut-être que si j'en avais prêté un, je l'aurais trahi... Vous pouvez dire ce que vous voulez, que je suis un libertin sans morale. Mais ce n'est pas vrai. Pourtant il y a autre chose à penser. Sur le désir, sur la puissance du désir sexuel particulièrement.

T : Vous pensiez à elle lors de votre séjour en 1958, durant cette histoire d'amour ?

C.L. :Cette histoire d'amour, elle n'a duré qu'une journée vous savez. Je pensais à Beauvoir, évidemment, j'étais très proche d'elle. Je ne lui ai jamais rien caché, elle-même savait que ça arriverait un jour, elle était très clairvoyante, très lucide. J'étais un puceau comparé à l'actuel président de la république, qui vit avec une femme qui a vingtquatre ans de plus que lui. Simone de Beauvoir n'avait que dix-sept ans de plus que moi...

T : Au coeur du film, il y a la « grande barre de chair brûlée » sous le sein de l'infirmière. Et vous ajoutez : « j'étais totalement bouleversé ». Qu'est-ce qui vous bouleversait tant ?

C.L. : C'est très bouleversant de voir des blessures, des brûlures, des traces de brûlure. On pense fatalement au moment où c'est arrivé. C'est d'autant plus bouleversant que ça touche un corps d'une grande beauté? Il n'y a pas d'ordre séquenciel ou conséquentiel dans une histoire pareille. Ce n'est pas parce qu'elle était brûlée que je le trouvais belle, et ce n'était pas parce qu'elle était belle que la brûlure était insupportable. C'est un ensemble, une saisie unique. Il ne faut pas chercher à détailler trop l'analyse.

T : Une séquence se déroule au musée de la guerre. D'où vous vient cet intérêt pour la chose militaire ?

C.L. : On ne peut pas dire ça comme ça. Les nazis étaient des champions de la « chose militaire » et je n'avais aucun intérêt pour eux. La chose militaire, pour moi, est toujours associée aux raisons de se battre ou de combattre. La deuxième guerre mondiale était quelque chose de très singulier. Il faut voir comment les types combattaient, comment ils mouraient aussi, donnaient leur vie, la sacrifiaient. Mais, s'agissant de cette scène dans Napalm, je suis plutôt content de ma trouvaille, car le musée de la guerre suit immédiatement le dernier plan d'archive de la guerre elle-même. On voit un bombardement par des avions qui décollent d'un porte-avions, une brigade de tanks sur une route, un ou deux types pendus, et puis le musée de la guerre. Ce musée, ça veut dire que la guerre est toute proche et qu'elle est très loin en même temps.

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