Ce film est un morceau de musique de chambre

Par Ilan Malka
le Mardi 02 Mai 2017

terenceLe cinéaste britannique Terence Davies dresse dans Emily Dickinson : A Quiet Passion (voir critique p.69 ), le portrait passionnant d'une poétesse maudite, dont il se sent proche à plus d'un titre.


Le personnage d'Emily Dickinson n'est pas aimable. Sa vie recluse n'est consacrée qu'à son oeuvre. Son intransigeance intellectuelle l'amène à être moralisatrice et amère. Pourtant, Terence Davies la fi lme avec affection. Il évoque le rapport qu'il entretient avec elle.

Ilan Malka : D'où vous vient cette profonde empathie pour Emily Dickinson ?

Terence Davies : Je sentais déjà que je pouvais raconter sa proximité avec ses frères et soeurs, si importante dans sa vie. Je suis le cadet de dix enfants dont seulement sept ont survécu. Notre famille était très unie. Emily Dickinson a aussi connu une profonde crise spirituelle. Elle voulait rendre son âme immortelle à travers l'art mais n'était pas du tout croyante. J'ai été un fervent catholique durant des années, puis j'ai fini par me dire que l'idée de Dieu était un mensonge. Je me sentais tout cela en commun avec elle. En outre, je pense qu'elle était la plusgrande poétesse de l'Amérique du XIXe  siècle. Elle méritait tant d'être aimée de son vivant ! Elle n'a publié à l'époque qu'une petite dizaine de poèmes dans des journaux locaux ! A cela s'est ajoutée sa maladie des reins. Il n'existait pas d'anti-douleur. Il est normal que tout cela l'ait rendue amère !

I.M. : Comment cette proximité intellectuelle a guidé vos choix de mise en scène ?

T.D.: Je vois ce film comme un morceau de musique de chambre. Tout est observé de son point de vue à elle, depuis sa maison. Tout a été intuitif, dans la façon de cadrer ou la direction d'acteurs. D'ailleurs dès l'écriture, je ne cessais de voir le visage de l'actrice Cynthia Nixon. J'avais ce daguerréotype d'Emily Dickinson à dix-sept ans. La ressemblance était troublante. Il a fallu quatre ans pour trouver le fi nancement, mais elle est restée avec nous. Elle a été très loyale.

I.M. : Avez-vous montré des films à vos comédiens ?

T.D.: Oui, L'Héritière , de William Wyler. Je leur ai demandé de s'en inspirer parce que la langue que parlaient les américains au XIXe  siècle avait une forme particulière. Ils imitaient les Anglais, qui représentaient alors le pouvoir dominant.

I.M. : Votre film est une oeuvre romantique sans romance. Vous peignez Emily comme un personnage sentimental qui ne rencontre pas l'amour.

T.D.: Ses attentes dans ce domaine sont si grandes qu'elles sont irréalisables. C'est le sens de cette scène où un admirateur vient la visiter. Il ne répond pas à son idéal d'homme extraordinaire, et elle se montre condescendante avec lui. Quelques biographies suggèrent qu'elle aurait pu être lesbienne, mais l'important est surtout que la personne qu'elle attend ne viendra jamais, que ce soit un homme ou une femme...

I.M. : Cette solitude est aussi un exemple de sa liberté.

T.D.: Oui. Elle a d'ailleurs eu des amitiés très profondes, qui n'étaient pas sexuées, même si cela peut surprendre à notre époque postfreudienne ! (rires).

Retour | Haut de page | Imprimer cette page | Envoyer à un ami