Après Lebanon, Samuel Maoz signe un film très noir autour de l'armée israélienne, Foxtrot. Rencontre.

Par Jean-Christophe Ferrari
le Mardi 24 Avril 2018

samuel MaozHuit ans après Lebanon, Lion d'or à la Mostra de Venise, le réalisateur israélien Samuel Maoz nous propose un nouveau voyage émotionnel. Tour à tour déstabilisant, hypnotique et émouvant, Foxtrot se donne comme une méditation ironique et désenchantée sur le destin. A partir de l'histoire d'un couple vivant à Tel Aviv, Michael et Danna, à qui des soldats annoncent par erreur un matin que leur fils est mort au combat, Maoz brosse le portrait d'un pays incapable de se débarrasser du poids du passé. Lorsqu'il était jeune en effet, Michael avait échangé un objet hérité de la Shoah contre un magazine érotique. Des années plus tard, ce choix de célébrer la vie plutôt que la mort se retourne contre son fils. Comme si Israël était pris dans un cercle infini de sacrifices. Rencontre avec un cinéaste selon qui la Shoah est aujourd'hui trop souvent instrumentalisée à des fins politiques et idéologiques. 

Dès le début du film, grâce à la façon dont vous filmez les lieux, on éprouve le sentiment que Michael est un homme perdu dans le désert de l'existence. 

Les mots diminuent la force de ce qu'on veut exprimer. Les idées qui stimulent ma créativité sont d'abord des idées visuelles. Par exemple, la peinture qui est accrochée dans l'entrée de l'appartement m'est apparue comme une radiographie de l'âme de Michael : un chaos qui entraîne vers un trou noir, un secret. La dimension visuelle est partie intégrante de la narration. L'appartement nous donne beaucoup d'informations sur lui. Et nous épargne beaucoup de pages de dialogues ! Il faut faire confiance à l'oeil, au langage corporel, à l'espace. 

Il est architecte et croit construire son destin, mais c'est tout le contraire qui arrive...

Michael s'entoure de tous les attributs du succès, de tous les colifichets du luxe, dans une tentative désespérée de cacher sa faiblesse, son secret. Son âme saigne. Il est en dépression. Il ne peut le montrer alors il cogne son chien. Mais il est aussi en déni comme beaucoup d'hommes de ma génération (la deuxième génération après l'Holocauste). On ne pouvait se plaindre de rien. Nos parents et nos enseignants - qui ont survécu à l'événement le plus horrible du XXe siècle – ont passé leur temps à nous dire que nous n'avions pas le droit de nous plaindre : « comment pouvez-vous vous plaindre alors que vous êtes nés dans un pays ensoleillé, au bord de la mer, au milieu des orangers ? » Je me souviens quand je revenais de l'école avec une mauvaise note en mathématiques, ma mère s'écriait : « c'est pour ça que j'ai survécu à l'Holocauste ? ». Même chose quand je suis revenu de la première guerre du Liban : sans membres amputés, sans cicatrices, je n'avais pas le droit d'avouer que mon âme était bouleversée. 

Le film aborde la question du destin avec un certain sens de l'absurde... 

Il est difficile de parler du destin sans humour noir. Le destin, ici, c'est le trauma national qui se transmet de génération en génération. Lebanon traitait de mon expérience personnelle : un gamin de vingt ans n'ayant aucune expérience de la violence qu'on propulsait à la guerre. Quand le film est sorti, je me suis rendu compte que je n'étais pas seul dans ce cas et que la société israélienne dans son ensemble est une société traumatisée. Alors que notre pays possède l'arme nucléaire, nous vivons avec le sentiment que nous sommes constamment menacés par un danger existentiel. Notre mémoire collective et émotionnelle est plus forte que toute réalité, toute logique ! Le résultat est que nous sommes engagés dans une guerre sans fin. Nous préférons acheter des sous-marins coûteux plutôt que de nourrir les enfants qui meurent de faim.

Photos Franck Ferville

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