9 doigts de F.J. Ossang, avec Paul Hamy, Damien Bonnard, Gaspard Ulliel...

Par Jean-Christophe Ferrari
le Lundi 19 Mars 2018

ossang
Retour du franc-tireur punk F.J. Ossang sur les écrans. Un homme en fuite, une inquiétante organisation : 9 doigts est un hybride de film noir et de rêverie apocalyptique. Rencontre avec un fils d'Artaud.
 

Ce qui séduit dans 9 doigts, c'est la manière de représenter la catastrophe. Non pas sur le mode de la déploration, mais avec énergie, insolence, humour.

Oui, j'appelle cela l'humour ultra-violet : un film où le noir est plus noir que le noir. Cela tient à mon amour de la lecture. Plus les oeuvres sont tragiques, plus elles peuvent avoir une charge d'humour. Joyce, Céline, Lautréamont, Burroughs, Rodanski ont une certaine légèreté, sinon cela nous tomberait des mains. Ils m'ont appris qu'on peut éprouver une certaine vitalité à peindre les choses les plus tragiques.

 Oui, il y a là une forme de théâtre de la cruauté...

Absolument ! Artaud est pour moi un auteur capital. Mon travail de ces dernières années se nourrit d'un retour à la poésie. Le cinéma muet fut accompagné par l'élite de la poésie moderne : Desnos, Artaud, Cendrars. Autant d'écrivains qui attendaient beaucoup du cinématographe alors que les prosateurs en étaient plutôt jaloux car c'était un rival narratif : ils étaient inquiets pour leur tiroir-caisse ! Je déplore que le cinéma ait perdu son ambition formelle. L'un de mes plus grands regrets est que Burroughs et Artaud n'aient pas réussi à mener à bien leur projet de film. Il faut repartir d'Artaud. C'est le contraire de ce qui est en vogue dans le cinéma d'aujourd'hui : tellement endogame et très réactionnaire.

Vous avez déclaré que c'était votre film le plus eustachien. Le dialogue en effet a quelque chose de sec, précis, peu appuyé, sans emphase.

Je me suis intéressé à la puissance toxique des mots. Là, j'ai fait un montage de Lautréamont pour le monologue du capitaine. Cela a été improvisé au tournage. Je voulais que ce personnage soit arrimé à son élément pour en faire un vrai wanderer de l'océan. Je me suis aperçu que cela avait une puissance qui vaut tous les effets spéciaux. Cela est lié aux acteurs aussi : quand Gaspard Ulliel et Pascal Greggory parlent, ils nous transportent dans un autre monde.

La musique a été écrite pour le film ?

J'ai appris le collectif à travers le rock'n roll, le noise and roll. Je travaille avec M.K.B. (Messagero Killer Boy), comme d'habitude. Après Docteur Chance, avec la trilogie du paysage (Silencio, Ciel éteint, Vladivostok), je me suis détourné de la mélodie pour aller vers quelque chose de presque bruitiste. Jack Belsen a composé quelques thèmes et j'y ai ajouté une dimension industrielle. On l'écrit avant. Puis certaines choses viennent pendant le tournage.

Le film a quelque chose d'onirique, lié aux fondus qui scandent la vision, aux effets de transparence, à la façon dont les éclairs de lumière zèbrent l'obscurité, à la présence de l'eau...

Au cinéma, on rêve. C'est pour cela que j'évite de trop multiplier les complications narratives. Vigo définissait le cinéma comme l'art du sommeil. Le cinéma argentique a quelque chose de totalement artificiel. Il s'agit de 24 images fixes qui reproduisent le mouvement : entre chacune d'elles, il y a un noir. Dès qu'on perturbe la périodicité de ce noir, on perturbe la continuité narrative : avec des fondus au noir, des intertitres qui habillent le noir. 9 Doigts se déroule en trois temps : on commence comme un film noir un peu melvillien, puis on passe à une aventure maritime, pour finir dans la science-fiction gothique. Dans chacun de mes films, il y a un vaisseau fantôme tapi dans les ténèbres océaniques.

Si votre cinéma nous intéresse temps, c'est aussi qu'il pose la question d'Hölderlin : comment habiter le monde ? Là, il s'agit d'un monde déréalisé...

Le sujet du film est là : la déréalisation du monde. Le début d' Au coeur des ténèbres , et sa méditation sur les cartes, m'a beaucoup inspiré. Conrad y évoque comment les zones vierges se raréfient. Mais le film est contradictoire : blanc et noir, à la fois hantise du Nowhereland et recherche du Nowhereland. Cela dit, 9 Doigts est une rêverie sur la réalité objective : les continents de plastique, les îles artificielles, le polonium qui a intoxiqué Marie Curie, tout cela est avéré. 

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