Interview

Transfuge n°19 / Janvier 2008

Père Patrick Desbois

Patrick Desbois

interview

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Formé par le cardinal Albert Ducourtray, qui oeuvra pour le départ des religieuses du Carmel d'Auschwitz, et mit fin à la protection que l'Eglise avait accordée au milicien Paul Touvier, le père Patrick Desbois, continue l'oeuvre de son mentor en tant que directeur du Service national des évêques de France pour les relations avec le judaïsme, et conseiller du Vatican pour la religion juive. Avec Jean-Marie Lustiger et le rabbin Israël Singer, il crée, en 2004, Yahad in unum- l'Un et l'Autre ensemble. 

C'est en écoutant le récit d'Emile, son grand-père maternel, rescapé du camp de concentration de Rawa-Ruska que, tout enfant, Patrick Desbois a découvert les crimes commis par l'Allemagne nazie. Emile lui avait dit un jour qu'il était difficile de survivre au camp, « mais que pour les autres, c'était pire ! » Ce pire, le jeune garçon le devina à l'âge de douze ans à la bibliothèque municipale de Chalon, dans un grand album comportant des photos des amoncellements de cadavres découverts par les Alliés, lors de leur entrée à Bergen-Belsen. 

Abandonnant ses études de mathématiques pour la prêtrise, Patrick Desbois apprend l'hébreu, fait plusieurs stages à l'université hébraïque de Jérusalem, et suit les séminaires francophones du mémorial de Yad Vashem, où des historiens lui enseignent la Shoah. 

Il apprend notamment qu'avant l'édification des chambres à gaz dans les camps d'extermination polonais de Majdanek, Sobibor, Treblinka, Auschwitz, les Einsatzgruppen ont exterminé par fusillades de masses plus d'un million et demi de Juifs sur les territoires de l'Union soviétique envahis par la Wehrmacht. Opérant à l'arrière du front, les commandos mobiles de tuerie n'ont omis aucun village, aucune ville peuplés de Juifs. Le mode opératoire est toujours le même. Arrestation des Juifs, grâce à la collaboration de la population locale, regroupement des futures victimes à proximité des fosses, qu'elles ont parfois elles-même creusées, où dénudées et frappées, elles vont êtres abattues par petits groupes.Tous ne meurent pas des blessures qui leur sont infligées. Les enfants sont jetés vivants dans les fosses pour économiser les munitions, et, dans un fleuve de sang, les victimes recouvertes de terre et de chaux par les supplétifs des SS, agonisent, puis meurent noyés ou asphyxiés. 

Les SS des Einsatzkommandos n'auraient pas réussi à tuer tant de Juifs sans l'aide des collaborateurs enrôlés sur place . Après le massacre, leurs biens étaient souvent revendus au cours d'une fête, durant laquelle les SS buvaient et célébraient leurs crimes au nom de la supériorité de «la race des seigneurs » qui s'appropriait le Lebensraum- l'espace vital- nécessaire au Volk allemand. 

Tout cela était depuis longtemps connu des historiens. Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman, auteurs du Livre noir, ont recueilli un grand nombre de témoignages auprès des survivants à mesure que l'Armée rouge chassait les nazis de son territoire. 

Patrick Desbois voit les choses d'une autre façon. Il sait que la majorité des victimes des Einsatzgruppen vivaient en Ukraine, où les fosses ont été nivelées. Sur le site du massacre, des arbres ont été plantés, une route a été tracée, un potager ou un pré ont été ensemencés. Desbois décide de partir en Ukraine avec une petite équipe dans le but de localiser les fosses sur l'immense territoire de l'Ukraine, et d'interroger les villageois qui, enfants ou adolescents, ont assisté à ce qu'il nomme fort justement « la Shoah par balles ». 

Pareille entreprise ne va pas sans résistance de la part des témoins, et concessions de la part de l'enquêteur, qui s'est donné pour consigne lors des interviews une attitude neutre, permettant aux gens de se confier plus facilement, même si des membres de leur famille ont fait partie des collaborateurs ou de ce qu'on appelle assez pudiquement les réquisitionnés. 

Dans son livre, Porteurs de mémoire, l'auteur ne s'adresse pas aux spécialistes. Ecrit dans un langage familier, proche du témoignage oral, il livre méthodiquement le récit de ses expéditions en territoire hostile, ainsi que la sténographie brute de quelques uns de ses entretiens avec ceux qui ont tout vu, et qui se sont tus jusqu'à ce qu'un prêtre vienne frapper à leur porte. 

Comment localisez-vous les sites d'extermination ? 

Avec mes collaborateurs nous notons tous les noms de lieux, même les plus petits, qui apparaissent dans les témoignages de survivants, dans des plaquettes de souvenirs édités à compte d'auteur. En Ukraine, même quand une fosse est signalée, il n'est jamais mentionné que les victimes sont juives. 
De plus, il y a de faux mémoriaux qui servent à dissimuler le site de la fosse parce que les Juifs sont enterrés sous la place du marché, sous une banque, derrière une maison, où dans un lieu où les maraudeurs viennent fouiller le sol à la recherche de l'or dentaire. Quand on voit des tas d'ordures accumulées, il n'est pas rare que la fosse se trouve en dessous. 


Rencontrez vous des difficultés à faire parler les témoins ? 

Dès que quelqu'un accepte de parler, je le laisse dire sans contester ce qu'il dit, quoi qu'il ait fait. 


Comment êtes-vous généralement accueilli ? 

Nous sommes protégés par des gardes du corps armés, et lorsque nous localisons une fosse, nous établissons un périmètre de sécurité. Une fois, nous sommes arrivés dans un village, où officiellement, aucun Juif n'avait été tué. Finalement, nous avons trouvé là dix-sept fosses qui ont été ouvertes, expertisées, puis recouvertes et cimentées par l'organisation israélienne Zaka, crée en 1989, et dont la tâche consiste à identifier les victimes de désastres. 


Quels types de précautions prenez-vous pour protéger vos témoins ? 

Il nous arrive d'entrer par l'arrière d'une maison, en laissant notre camion loin du village, afin que les voisins ne remarquent pas notre présence. Quand un policier nous arrête, nous lui disons que nous travaillons sur les méfaits des fascistes pendant « la grande guerre patriotique », et que nous n'agissons en rien contre l'Etat. 


Vous arrive-t-il d'être mal accueillis ? 

Disons que les familles qui ont été du côté des assassins sont susceptibles d'être violentes. 


Quels éléments découvrez-vous dans les fosses, excepté des ossements? 

Nous avons trouvé des milliers de douilles allemandes, que nous avons collectées, des mitrailleuses, des chargeurs, des fusils Mauser, des revolvers. 


L'antisémitisme biologique et racial des Allemands entretient-il selon vous des liens avec l'antisémitisme chrétien ? 

La théologie de la substitution, de la Nouvelle alliance, sont au coeur de la prédication, qui prétend que Dieu a abandonné les Juifs, et que la destruction du second Temple en est la preuve. Cependant, Saint-Augustin disait qu'il ne fallait pas tuer les Juifs parce qu'ils sont porteurs de la tradition. 


Mais en Ukraine, beaucoup croient au déicide. 

A la fin de certains entretiens, durant lequel le témoin avait relaté des tueries, il murmurait : « mais enfin, ils ont tué Jésus. » En Ukraine, l'archevêque greco-catholique a accueilli la Wehrmacht en la bénissant. Mais ce même archevêque , témoin des pogroms, a envoyé cinq rapports à Pie XII, et a fait prêcher dans les paroisses en 1942, le commandement « Tu ne tueras point. » L'erreur de l'Evangile est de présenter Jésus comme n'étant pas juif et discutant avec les Juifs. 


Avez-vous rencontré des survivants de la Shoah en Ukraine ? 

J'ai rencontré parmi les rares survivants une femme qui avait six ans en 1941, et dont la mère était catholique et le père juif, soldat dans l'Armée rouge. Sa mère avait réussi à se procurer des faux papiers, mais un policier ukrainien les a dénoncées. Il est venu lui dire qu'il ne lui voulait aucun mal, mais qu'il venait prendre sa fille. La mère est devenue folle, et l'enfant a été emmenée dans un camion avec d'autres Juifs qu'on emmenait sur le site de leur assassinat. Quand son tour est venu, elles étaient six au bord de la fosse. L'enfant était la dernière, à côté d'une femme qui l'a entraînée dans sa chute lorsqu'elle a été fusillée. La petite fille s'est évanouie, et est revenue à elle dans la nuit. Elle a réussi à sortir de la fosse en s'accrochant aux racines, en y laissant ses ongles. Elle a couru jusque chez un paysan qui l'a recueillie, lavée, puis roulée dans un tapis et conduite chez un de ses grands-parents qui l'a élevée. Elle habite aujourd'hui à quelques mètres de la fosse, dont elle s'est échappée. 


Vous avez aussi découvert qu'il y a eu en Crimée dix-huit unités de Tchétchènes parmi les tueurs. 

En Crimée, les Tatars ont demandé aux Allemands de tuer les Juifs eux-mêmes. Les SS leur ont seulement donné la permission de les leur livrer. 



Porteur de mémoires
Père Patrick Desbois
Eidtions Michel Lafon, 330 p. 20,90€ 




Par Myriam Anissimov



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Commentaires

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