LOIRE-ATLANTIDE

Par Damien Aubel
le Lundi 20 Mars 2017

LOIRE ATLANTIDEDu 2 au 5 mars, Atlantide- Les Mots du monde à Nantes, investissait entre autres le Lieu unique avec son festival des littératures. On y était, et on peut vous dire que si l'Atlantide est un mythe, il est bien vivant!


«I WANT SPEECH." La voix est pleine, grave, chaude, modelée souplement par les modulations de la mélodie. Belle tête noble, burinée par l'âge, aménité très américaine des manières, c'est l'immense Ron Silliman, titan de la poésie contemporaine US qui lit ses bouts-à-bouts poétiques, les entrelaçant de considérations sur l'histoire de la poésie américainemûriesdanssonoeuvreparallèle de critique. Pour nous guider, en cicerone dans cette mosaïque de bribes de récits cimentés par la politique, un filet d'ironie et les réminiscences autobiographiques, Martin Richet, traducteur et écrivain. On est à Nantes, dans le vaisseau bétonné du Lieu Unique, épicentre de cette édition 2017 d'Atlantide. “I WANT SPEECH.", énonce Ron Silliman, eh bien, tout au cours de ces journées, son voeu aura été exaucé, les voix, les mots seront là, amplifiés, répercutés, magnifiés. Car c'est bien ce qui se donne à entendre dans l'atmosphère à la fois bon enfant et fervente du Lieu unique : la texture de la langue, sa matière première.

Ainsi, cette soirée de lectures contre la censure, le samedi, au bar, où Vénus Khoury-Gata et tout un aréopage d'invités, lisent qui Swift, Hugo, Mandelstam ou encore Boulgakov, alors qu'on papillonne au comptoir d'un verre à l'autre, que ça bruit de conversations, et que les textes se fondent dans ce grand continuum sonore, comme s'ils étaient eux-même la matière des échanges, des dialogues. Comme s'ils étaient rendus à leur nature initiale : des mots, des récits, des images qu'on se passe et qui circulent. Voix mortes, bridées par Anastasie, ressuscitées auLieu unique. Voix des vivants qui prennent en charge l'héritage des défunts: Gila Lustiger, l'auteur des Insatiables, cite Walter Benjamin alors qu'au cours de la même rencontre, baptisée “Tous coupables!" le Québécois Bernard Gilbert invoque les mânes de Léo Malet et son Nestor Burma. Voix du passé : Eduardo Mendoza, le maître du polar ludique ibérique, se fait la caisse de résonance du désarroi des écrivains au moment de l'entrée dans le postfranquisme : si la contestation et la lutte sont dans la rue, que leur restait-il sinon la perspective peu exaltante des romans d'amour?

On verra dans tout ça la patte d'Alberto Manguel, directeur artistique du festival: l'homme des bibliothèques, de ce concert de voix muettes qui s'alignent sur les rayonnages du monde entier devait rêver pareille incarnation dans la parole. Et ce n'est pas Alain Mabanckou, qui reprendra le flambeau à partir de l'an prochain, qui coupera le son. Si besoin était, on a pu s'en convaincre lors d'une lecture de Petit Piment par François Marthouret : la langue de Mabanckou est charnue, pleine comme un fruit mûr, chaque phrase explose à la lecture, semble se déployer dans l'espace, comme si elle trouvait dans le grain et les harmoniques de la voix son lieu naturel. Et alors que, mélancoliques, on regarde le dimanche, sur le chemin de la gare, la Loire brasiller une dernière fois, on se dit que le festival a tenu parole. Littéralement.

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