Tintoret, naissance d'un génie, Musée du Luxembourg, jusqu'au 1er juillet

Par Damien Aubel
le Mardi 06 Mars 2018

tintoretVENISE, A NOUS DEUX !
Tintoret, naissance d'un génie, Musée du Luxembourg,

Jusqu'au 1er juilletJusqu'au 1er juillet, le musée du Luxembourg dévoile la jeunesse de Tintoret. Genèse d'un des plus grands peintres vénitiens.


« Je veux être Chateaubriand ou rien ». Jacopo Robusti, aka Tintoret, dont on fête les cinq siècles cette année, aurait pu paraphraser la fameuse phrase de Hugo. « Etre Titien ou rien », tel était l'enjeu pour ce jeune Vénitien, issu de la foule des sans-nom et des sans-grade de la Sérénissime. Les Romantiques auraient parlé de la fulgurance d'une vocation, mais au XVIe siècle, les choses sont plus prosaïques. Il s'agit, à bride abattue, de prendre rang parmi les maîtres pour se faire une place, et un nom au soleil. Et c'est ce que montre cette passionnante exposition, dont l'un des commissaires, Roland Krischel, qui connaît son Tintoretto sur le bout des pinceaux, nous a fait les honneurs. Moins, ou autant, la « naissance d'un génie », d'un créateur de formes détenteur d'une vision singulière, que l'éclosion précoce d'un grand maître.

Ca commence très tôt, donc, pour le fils du teinturier. Dès 1539 par exemple, à à peine vingt ans, Tintoret peint un Jésus parmi les docteurs. La barre est haute, les modèles auxquels il se confronte sont excusez du peu, Raphaël, Jules Romain et Michel-Ange pour le bâti des corps. Modèles qu'il s'agit de « vaincre », souligne Krischel. Tout comme il s'agissait de montrer qu'il dominait son sujet, si on ose dire, soit ce matériau biblique, évangélique, qui nourrit les toiles religieuses. La preuve, ce Lavement des pieds, qui s'inspire moins de la lettre des textes sacrés que d'une réécriture contemporaine de L'Arétin. Façon de suggérer que le peintre est capable de prendre ses distances, qu'il ne reproduit pas servilement un texte canonique, mais sait s'en affranchir pour aller vers d'autres versions.

Maîtriser les références picturales, les Ecritures, mais aussi tous les autres arts. Roland Krishnel souligne l'importance de la « sensibilité acoustique » chez Tintoret : on pense à la place de la voix, et pas n'importe laquelle, la voix divine, qui semble éclater dans La Conversion de saint Paul (1538-1539). Familiarité, aussi, avec les arts du spectacle, avec la mise en scène théâtrale : Tintoret inventait lui-même des gags, participait à l'élaboration de spectacles. Pittore universale, comme on dit uomo universale, Tintoret s'imprègne aussi d'architecture, via, en particulier, le traité de Sebastiano Serlio, et voue à la sculpture une attention passionnée, achetant des moulages d'antiques ou des reproductions de Michel-Ange, les étudiant soigneusement, dépassant le sempiternel débat qui met aux prises les partisans de l'art pictural et ceux de son pendant sculptural, infusant sa pratique du premier avec le second.

Mais le maître qu'il faut supplanter, ou, à tout le moins égaler c'est Titien. Ainsi, si au début des années 1550, Tintoret se lance dans une production massive de nus, c'est d'abord pour répondre à Titien, qui avait fait du nu sa spécialité à la cour de Philippe II. Rien de plus éloquent à ce titre que le somptueux Péché originel (vers 1551-1552), où la morbidezza, cette grâce alanguie des chairs féminines, atteint un rare degré de perfection. Mais si Tintoret rivalise ainsi avec Titien, c'est aussi, sans doute parce que, selon les termes de Krischnel, le jeune loup vénitien a été un « sous-traitant » de son aîné. On songe au Portrait de Nicolo Doria (1545), attribué à Titien jusqu'au début des années 1990, et dont on pense maintenant qu'il est dû pour sa plus grande partie à Tintoret. L'exposition nous rappelle ainsi que notre conception très romantique de l'auteur-créateur unique n'allait pas de soi à Venise. Et que si Tintoret a tant voulu atteindre très vite les sommets, c'était, peut-être, précisément, pour affirmer cette auctoritas esthétique, et sortir de l'ombre et de l'anonymat des ateliers.

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